Les intriquées


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  • sarah-mars

    Membre
    26 novembre 2025 à 8 h 14 min

    EMILE

    De ses mains qui ne sont pas les siennes, Emile attrape tantôt des mottes d’herbe, tantôt des feuilles mortes, mais ne trouve rien qui puisse l’aider à se défaire de Dimitri dont le poids l’accable. Il supplie également Vlad de l’aider de son inusité voix de soprano. Mais ce salopard ne bouge pas, se contentant de le regarder, la main dans le pantalon. La forêt observe la scène, impassible, tandis qu’une gêne inqualifiable pour le garçon se manifeste en son entrejambe. La sensation d’être pénétré est si dérangeante qu’il refuse de s’y attarder, portant alors toute son attention sur le haut de son corps. Ses côtes sont comprimées par le poids de son violeur, forçant ses poumons à lutter pour s’emplir. Un caillou s’enfonce dans son omoplate gauche. Des mèches sont enroulées autour de sa gorge, tiraillant son cuir chevelu tout en l’étranglant. Son oreille droite est retournée contre le granit, le cartilage craque à chaque assaut. Le jeune homme sent le souffle chaud de l’assaillant dans son cou, tandis que ce dernier râle comme une bête, masquant les tambours des bombardements lointains mais pas le chant de la rivière qui continue de roucouler. Chaque partie de son corps souffre, il doit se défendre.

    Ne trouvant rien autour de lui, Emile descend ses mains dans l’espoir de tâter les poches de l’animal qui le contraint. « Qu’est-ce qui s’enfonce dans ma hanche droite ? Faites que ce soit une arme ! » Ses doigts touchent… et confirment. C’est un manche en bois. Le garçon s’en saisit, révélant une lame qu’il plante avec force dans le cou de l’ennemi sans aucune hésitation. Le tranchant pénètre le corps mou, puis revient briller dans la nuit tel un rubis, avant de s’enfoncer de nouveau dans la gorge visqueuse de Dimitri. Lui rendant sauvagement la monnaie de sa pièce, cela se répète, sans qu’Emile ne puisse dire combien de fois. Des bouillonnements sanglants éclaboussent son visage. Le liquide chaud coule dans son cou et imbibe le coton épais de ses vêtements. L’égorgé tente de crier mais n’émet que quelques gargouillis, avant de s’écrouler sur le jeune homme, coupant définitivement son souffle. Ce dernier pousse de toutes ses forces sur ses membres faisant basculer légèrement sa victime et parvient à se dégager en roulant sur lui-même.

    Bondissant aussi facilement que s’il était soulevé par les aisselles, Emile ne ressent plus aucune douleur et a même la sensation de voler. Abaissant sur ses genoux ce qu’il apparente à un long maillot de corps, le garçon se rue sur Vlad qui est resté figé, tel un gamin incrédule. Le soldat ne tente même pas de remonter son pantalon ou de prendre la fuite. La lame procède comme pour Dimitri, la fin est rapide. Le jeune russe s’effondre, l’aide invisible qui maintient Emile debout se volatilise instantanément. L’adrénaline s’estompe, l’état de choc le soumet, le laissant vacillant et tremblant sur ses jambes, le couteau à la main, la bouche ouverte. La rivière babille toujours tandis que ses dents se mettent à claquer.

    Il rassemble ses dernières forces, plante l’arme dans le cou du lâche, dévale le talus et saute dans le ruisseau dont la fraîcheur le revigore. Ses pieds le font souffrir mais n’empêchent pas Emile de détaler sur une cinquantaine de mètres avant de s’arrêter. Au loin, éclairé par la lune, il voit un pont qui ferait un abri parfait mais sous lequel des ombres ondulent. Le garçon reprend doucement sa marche, cherchant à être le plus silencieux possible. Quelques mètres plus loin, des chuchotements viennent confirmer ses doutes : plusieurs personnes sont rassemblées sous la structure et se serrent les unes contre les autres. Emile envisage d’opérer un demi-tour, son instinct lui intime d’éviter ce pont, d’éviter tous les ponts car ils sont dangereux. Mais alors, une silhouette se détache et court vers lui.

    « Helke !!! Oh mon dieu, tu es vivante, viens vite ! lui lance l’homme, incontestablement heureux de le voir.

    — Helke ? » répond-il le souffle court.

    L’homme a l’air si sûr de leur lien, qu’Emile, décontenancé, se condamne au mutisme. C’en est trop pour sa raison qui commence à faillir. Le monde s’assombrit, il pince son bras et prend une grande inspiration, luttant contre l’évanouissement. L’homme arrive enfin à sa hauteur et l’examine. Sa joie s’est muée en effroi.

    « Mon Dieu, Helke ! Ce sang !! Tu es blessée ? »

    Emile, pris d’aphasie, fait non de la tête tandis que l’inconnu le prend par les épaules dans un geste d’amour et dépose un baiser sur sa joue. Gêné, le jeune homme se raidit. Pourtant cette voix, cette odeur, le contact de ces lèvres lui paraissent familiers, même réconfortants. Lui revient alors l’image de son reflet dans l’eau, le visage de cette jeune fille qu’il n’est pas. Se rappelle aussi ce corps violé qui ne peut être le sien. « Cela n’a aucun sens… » Le garçon regarde ses vêtements, il porte une robe de femme. L’évidence s’abat sur lui.

    « Helke ? s’entend-il interroger.

    — Oui je suis là, meine lieber. C’est moi ! Jacques ! J’ai cru t’avoir perdu. »

    Sa raison se brise. Emile devient hagard et se laisse conduire vers le pont tandis que Jacques ne cesse de remercier le ciel de l’avoir retrouvée. Les quelques personnes qui s’y cachent viennent coller leurs corps aux leurs et ce geste de protection vient épuiser les dernières ressources dont il dispose. Des points lumineux viennent consteller les voûtes sombres qui le surplombent, l’édifice semble se retourner, se contorsionner et vaciller. Les voix viennent de partout à la fois, formant un écho se projetant sur l’eau, les pierres, la lune. Les lumières perdent de leur intensité, son champ de vision n’est plus qu’une tête d’épingle. Las de lutter, Emile s’évanouit.

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