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Ecriture différente, créative, passion des poèmes… Vous aimez écrire un roman, une nouvelle ou... Voir la suite
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Ecriture différente, créative, passion des poèmes… Vous aimez écrire un roman, une nouvelle ou quelques lignes le dimanche ? Surdoué, zèbre, Haut Potentiel Émotionnel (HPE), Haut Potentiel Intellectuel (HPI)… Partageons nos créations d’écrivain à rayures ✒
Les intriquées
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EMILE
Louise réquisitionne le jeune homme pour finir de coller les affiches. Il est inquiet pour Lizie mais n’ose pas refuser. Passer toute une soirée avec Madame Louise Michel est un honneur, mais Emile déchante vite. Elle reste en grande partie muette, ne lui donnant que quelques ordres de temps en temps. Quelle que soit la discussion abordée ou l’attitude adoptée, il ne trouve pas grâce à ses yeux. Alors, le garçon termine les affichages dans le silence puis l’aide à tout ranger à leur retour rue Oudot. Louise s’empresse de fermer l’école et se retourne vers lui qui attend poliment quelconque marque de reconnaissance.
« Merci jeune homme. Je vous souhaite une bonne continuation ! » conclut-elle.
Emile se sent négligeable, insignifiant. Son égo est véritablement déçu. De retour à Montmartre, leur abri est vide, Paul couche surement chez Marie. La frustration s’invite, il aurait tant voulu lui raconter cette journée singulière. Le garçon double la couverture pleine de trou puis se recroqueville et s’endort rapidement d’un sommeil sans rêve. Au petit matin, s’éveiller sans son ami à ses côtés n’induit chez lui qu’une seule envie : être en sa compagnie pour repousser sa solitude. Emile guette longtemps sur la barricade nord, ensuite, il se hasarde dans les rues voisines une bonne partie de la matinée, puis part définitivement à sa recherche vers onze heures, arpentant leurs lieux préférés. Mais il ne le trouve pas, personne ne répond chez Marie non plus. Le jeune homme finit par errer pour oublier sa faim, attendant de rejoindre Lizie, bavardant avec les gens qu’il croise pour la forme, juste pour faire taire le silence et passer le temps, s’attendant néanmoins à chaque coin de rue à tomber sur Paul qui ne peut être que tout proche.
Treize heures arrivent enfin, Emile se rend au lieu du rendez-vous où Elisabeth est élégamment adossée à la devanture du café, entourée de deux hommes dont les discussions se mêlent au brouhaha qui resonne sur les murs et les pavés du passage. Plusieurs troquets se font face, et entre, on y trouve une librairie, une herboristerie et plusieurs cordonniers. L’après-midi ne fait que commencer, pourtant toutes les tables dressées sont occupées, il est surpris de constater qu’ici, Paris ne semble plus si désertée. Le garçon se dirige vers Elisabeth, navigant entre les longues tables, effleurant des hommes barbus en redingotes, des garçons frêles en guenilles, des filles plantureuses en froufrous et des dames aux robes parfumées. Il lui semble même apercevoir un homme habillé en femme et comme Lizie, un certain nombre d’entre elles portent le pantalon. Cet endroit lui fait penser à la cour des miracles.
Alors qu’Emile s’avance, Elisabeth le remarque enfin et sourit. Les hommes qui accaparent la jeune femme se tournent vers lui et sous-entendent un bonjour d’un signe de tête convenu avant de prendre congé. Lizie prend son bras et l’invite sur une table voisine où ils s’assoient l’un à côté de l’autre. Là, elle pose un baiser sur sa joue, glisse la main sur sa cuisse, son entre-jambe se durcit, fonction retrouvée qui le fait sourire. Le garçon enserre ses épaules de son bras, elle vient blottir sa tête dans son cou. Ils restent un moment comme cela, à se parler sans mot, se ressentant simplement. Puis, Lizie se redresse et murmure à son oreille.
« Comment s’est passé ta soirée après mon départ ?
— Oh, rien de bien glorieux ! dit-il en souriant. Ce n’était pas la franche rigolade avec Louise et mon ami Paul n’était pas là. Mais penser à toi m’a fait tenir. Et toi ?
— Eh bien, c’était une soirée riche en émotions. J’ai eu si peur que j’ai craint de ne pas trouver le sommeil. Finalement, j’ai passé un bout de la nuit à imaginer faire l’amour avec toi et cela m’a suivi dans mes rêves. L’esprit humain est incroyable, n’est-ce pas ? »
Emile sent ses joues s’empourprer et son entrejambe se raidir un peu plus. Ses idées ne sont pas claires : « Me parle-t-elle déjà de sexe ? ». Le jeune homme est le premier surpris quand il s’entend demander :
« Et ton mari, il ne t’a rien dit ? »
Elisabeth est clairement heurtée par cette question qu’il regrette tout de suite. Son embarras à y répondre est palpable, elle soupire et se lance.
« Tu vois cet homme avec qui je discutais ? Lui, là-bas ! dit-elle après un court silence, désignant du doigt un des hommes en redingote quelques tables plus loin. Nous nous connaissons, mais pas au point d’être proches. Il ne se doute pas que je sais presque tout de lui. Par exemple, qu’il souffre d’un grand mal, au niveau de la gorge, et qu’il ne veut en parler à personne. »
Emile reste interloqué.
« Et cette femme, là ! Je la connais aussi. Elle, ce sont des voix qu’elle entend et qui lui disent de se faire du mal. »
Il sent qu’elle étudie ses réactions.
« Et là, tu es en train de te dire que je perds la raison ou que je laisse un peu trop mon imagination me déborder.
— Oui, un peu…
— Si je te disais que je perçois l’émotion des gens quand je les touche ? Est-ce que tu me croirais ? Et que si je me concentre, je peux recevoir, comment dirai-je… des informations. »
Silence.
« Par exemple, je sais, qu’assis là, à mes côtés, tu as la sensation de marcher sur un mur. D’un côté ton monde, et de l’autre, celui-ci. Mais cela ne te fait pas peur, je ressens même de l’espoir.
— Comment ? dit-il, déconfit.
— Je ne sais pas, je fais cela depuis toute petite. J’ai même cru au début que tout le monde avait ce don. Mais je ne sous-estime cependant pas le pouvoir de déduction que nous avons tous. »
Silence.
« Ma chère Lizie, tu es…
— Stupéfiante, disent-ils, en même temps avant d’éclater d’un rire nerveux.
— Donc tu entends tout ce que je pense ?
— Non, je comprends ce qui t’anime, répond-elle plus sérieusement. Et c’en est de même pour Georges. On n’a pas besoin de cacher ce qui ne risque pas d’être découvert. S’il était inquiet, ou se doutait de quelque chose, je le saurais. Je le sentirais. »
Silence.
« Est-ce que tout cela a un rapport avec ce qu’il s’est passé hier soir ? Avec l’homme ? Quand il t’a touché ? Parce que je n’ai pas bien compris, c’est allé tellement vite, demande Emile dont le regard se perd dans le vague.
— Un peu, mais non. Hier soir, c’était autre chose. Je ne peux pas vraiment t’expliquer, mais il y a des créatures… disons des forces, dans notre monde qui… qui. Écoute, nous en parlerons plus tard. Ces choses me terrifient et là tout de suite, je n’ai que de la tendresse à t’offrir, si tu acceptes mon cadeau.
— Bien sûr, tout ce que tu voudras. »
Elisabeth pose ses lèvres sur celles d’Emile.
« Je pense à la pension de Madame Maillard, ce sera l’endroit parfait. Veux-tu bien m’accompagner ? »
Il acquiesce, alors elle se lève, lui prend la main et ils quittent le passage, enlacés.
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GEORGES
Georges trépigne, quelque chose le ronge. Il fait les cents pas entre la fenêtre du salon et la porte d’entrée de leur maison. Attendre Lizie devient de plus en plus insupportable. Deux jours déjà qu’elle ne lui adresse presque plus la parole, ne cessant d’aller et venir sans explications. Hier, sa femme a carrément disparue toute la journée et est rentrée tard le soir, transpirante de nervosité. Elle a prétendu avoir juste flâné, cela ne l’a pas convaincu. « Pourquoi mentir ? » Georges a bien demandé des explications mais Elisabeth s’est dite toujours offusquée à cause du théâtre et bien qu’il ne pense pas avoir dit quoi que ce soit d’incorrect, Georges s’est malgré tout excusé, mais c’est resté lettre morte. A force de ruminer, il se rend compte que cela le met en colère.
« Bon dieu, que cette femme me rend fou ! » lâche-t-il, dans la pièce vide.
Ce matin, Georges l’a entendu quitter la maison de bonne heure et a même voulu la suivre. Cela ne lui ressemble tellement pas qu’il a dû se raisonner de longues minutes pour se persuader de l’inutilité de ses suspicions. « Tout est dans ta tête Georges ! » s’était-il répété. Nul besoin donc de passer rue Oudot ou à l’université si c’est pour attendre des heures qu’elle en ressorte. Nul besoin également de faire le tour des cafés miteux du quartier latin et de se coltiner les discussions politiques de ces bien-pensants qu’il déteste plus que tout. Il a résisté, mais au fond, son sentiment de malaise ne passe pas. Georges reste inquiet. « Pourtant, j’ai accédé à toutes ses demandes ! » songe-t-il. Puis à voix haute, sa colère argumente.
« Déjà, tu as accepté qu’elle travaille ! Tu n’interfères pas et tu la soutiens publiquement ! Tu tentes de l’honorer du mieux que tu peux et quoi ? Finalement, tu n’es toujours pas père et tu sais très bien que madame planifie absolument tout pour que cela n’arrive pas ! »
Son cœur se serre. Ses pensées reprennent : « Pourquoi diable suis-je le seul à faire des sacrifices ? Voilà que maintenant, elle disparait sans même me prévenir. Pourquoi n’est-elle pas une femme comme les autres ? » Quelque part en lui, un sanglot se fait entendre. Puis la colère reprend.
« Tu te sabotes tout seul en lui offrant toutes ces libertés, Georges ! Il faut arrêter d’être si permissif ! Ainsi, elle reprendra sa place ! Ta femme, à Tes côtés, à Ton service ! Fini le « Gentil Georges » ! Parce que pour être gentil, ah ça oui, Georges est vraiment quelqu’un de gentil, le gentil Georges à sa maman ! Est-elle ta mère ? Non, je ne crois pas ! »
Pris dans ses pensées, il continue de piétiner, toute la pièce s’est désormais brouillée devant ses yeux. Georges ne sent plus que ses pieds qui martèlent le sol, ses mains qui se serrent et se desserrent, son cœur qui bat la chamade. Ce battement se propage dans ses tempes puis à ses oreilles. C’est alors qu’il entend, sans que ses lèvres ne bougent cette fois-ci : « Peut-être, te l’a-t-on volée ! » Georges se fige. Le sang afflue à grand coup dans tout son corps maintenant, cette pensée devient un écho sans fin, à chaque battement de son cœur, elle se répète.
« Volée, volée, volée, on te l’a volée… »
Georges se précipite dans l’entrée, attrape son par-dessus en ouvrant la porte, l’enfile sur le perron puis prend à droite sans s’être concerté et commence à marcher à toute allure. Les gens le saluent mais faute de les entendre, Georges ne répond pas. « Volée, on te l’a volée… » Ce n’est plus lui qui mène la danse, la colère a pris sa place. Celle-ci le conduit, en quelques minutes, devant l’université où étudie Elisabeth. Georges passe les grilles sans permission, cherche dans les jardins, arpente tous les couloirs, sondant les salles de classes, puis en ressort, ne pensant même pas au fait qu’à cette heure-ci, Elisabeth n’a aucune raison de se trouver là. Nullement démotivé, ses pieds continuent de le presser, sa vue transperce les murs, sa respiration fait un bruit de machine, il est absorbé par cette quête insensé dans les rues de Paris.
« On te l’a volée… »
Entrant dans le jardin du Luxembourg, Georges ne réalise même pas que les moutons et les vaches ont disparus au profit des promeneurs, et plus encore, qu’il en fait partie. Bien que l’endroit soit encore sale et plein de fumier, beaucoup de gens déambulent, si bien qu’il lui faut beaucoup de temps pour inspecter le parc en entier. « Où peut-elle bien être ? » Mais encore une fois, aucune chance qu’Elisabeth y soit. Son inconscience est telle, qu’en voyant au loin une femme assise sur un banc légèrement dissimulée par un massif d’arbustes, il est persuadé de l’avoir retrouvée. Georges s’approche en furie et une fois arrivé à sa hauteur, se jette sur celle qui se tient là, mais l’expression de surprise horrifiée qu’il lit sur le visage de l’inconnue le percute immédiatement, rétablissant sa lucidité.
« Je suis désolé, madame ! » s’excuse-t-il platement, en faisant trois pas en arrière.
La femme lui lance un regard noir et ne répond rien. La fatigue et la honte s’abattent sur lui, alors Georges opère un demi-tour et s’affale dans l’herbe, quelques mètres plus loin. Sa tête tourne, ses jambes lui font mal, son souffle est court et même si l’hiver mord les chairs de certains, lui transpire à grosses gouttes. Doucement, il reprend ses esprits et reste allongé sur le dos, hébété, attendant que le monde reprenne des couleurs et les formes leurs contours. Georges observe les branches nues et noueuses des arbres qui le surplombent, semblant déchirer le monochrome de ce ciel d’hiver, puis souffle un grand coup et ferme les yeux, sa respiration se calme. « Que vient-il de m’arriver ? Comment ai-je pu me laisser submerger à ce point ? Cela ne me ressemble pas du tout… » Les souvenirs sont presque confus, Georges regarde autour de lui, le jour commence à se dérober.
« J’ai marché jusqu’ici ? »
Puis soudainement, sa quête se rappelle à lui : sa Lizie, quelque part, sans lui. Certes, son épouse n’est pas parfaite mais il l’aime. Elle est une onde calme et puissante, sentant l’odeur des fleurs sauvages, Elisabeth est telle la douceur du soleil, la profondeur d’un ciel étoilé. Oui, Georges est fleur bleue et cela lui va très bien. Il se relève et se met à trottiner en direction de leur maison, souhaitant oublier au plus vite cette journée et par-dessus tout, se blottir contre elle.
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EMILE
L’après-midi touche à sa fin, Elisabeth et Emile ont quitté la pension confortable de son amie, emplis de l’amour qu’ils ont échangé. L’étreinte chaude et douce de Lizie se rappelle encore à lui, comme elle a caressé son corps, comme il a gouté le sien. Le crépuscule approche, les hommes et les femmes s’activent, ce sont les dernières agitations avant une nuit froide et sans vie. Ils déambulent, enlacés, le long de la Seine. L’effervescence autour n’est qu’un arrière-plan, eux sont le sujet central, captant toute la lumière. Nul besoin de mots pour se ressentir, leur éclat est incontestable. Au loin, de la musique les attire. Arrivés au pied du péage du pont des arts, quelques musiciens jouent et en passant devant eux, le garçon est saisi par son émotion qui, soudainement, le submerge. Elisabeth s’arrête, attrape ses mains puis plonge ses yeux dans les siens.
« Emile. Tu sais, j’ai à cœur de profiter de tout ce que nous avons à nous offrir. Je me languis déjà de toi, j’ai l’impression que j’y suis condamnée à chaque minute de mon existence. Je voudrais juste que tu ne te méprennes pas sur mes intentions. On peut croire que l’amour est quelque chose qui nous obsède, qui vient de nous. Mais je pense plutôt, qu’il nous possède. Sa volonté nous échappe et nous ne sommes que les pantins de son œuvre. Nos mains enlacées nous unissent dans une bataille contre son dessein et cela nous rend fort. Mais à la fin, l’amour nous libèrera. Il reprendra avec lui tout ce qui nous rendait heureux et ne laissera que de la tristesse, des regrets. Pour ma part, je l’ai accepté, je ne prends pour moi que la plus belle partie, le reste ne m’intéresse pas. »
Le cœur du jeune homme accélère, contraint par cette déclaration qui semblait curieusement ne pas en être une. « Que vient-elle réellement de me dire ? » Il n’est pas sûr d’avoir tout saisi. Ses jambes deviennent molles et vont le trahir. Déstabilisé, Emile lâche les mains de Lizie et à travers ce geste pourtant anodin, l’idylle se fissure. Il comprend alors tout ce que ces jolis mots masquaient. Mais une autre vérité le porte, c’est donc empli de ses espoirs qu’il entrelace ses doigts dans ceux de la jeune femme et sourit. « Pourquoi envisager déjà la fin de notre histoire ? » Le garçon regarde sa bien-aimée, prend une grande inspiration et décide d’escalader la rambarde du pont. Il se tient debout, face à elle, écarte les bras tel un prêcheur et levant haut la voix pour couvrir la musique, Emile fait à son tour, sa plus sincère déclaration.
« Lizie, mon amour. Je ne suis l’instrument de rien, si ce n’est, je l’espère de votre bonheur. Je vois en vous chaque espoir, chaque rêve, chaque vœu que je n’ai pas encore formulé. Vivre sans vous serait la faim, la soif, la mort. Oh Paris ! Saches que j’aime cette femme plus que tout. Avec vous à mes côtés mon amour, la mort viendrait nous voir que je communierais avec elle sans aucune peur. »
Quelques badauds se mettent à applaudir, les autres sourient. Emile saute de la rambarde, prend Elisabeth dans ses bras et la fait tournoyer. Ils se mettent à danser, enlacés parmi les passants qui, profitant de cette joie contagieuse se mettent aussi à valser.
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PARIS
Alors que la nuit tombe, les reflets du soleil couchant sur la Seine illuminent les danseurs improvisés. Les musiciens se laissent porter par la foule, tous prisonniers d’une frénésie libératrice. Emile et Elisabeth dansent, s’embrassent, rient. Ici et là s’allument des feux, les gens se regroupent de plus en plus nombreux. D’une dizaine de personne, ils passent bientôt à quarante, fêtant on ne sait quoi, mais le fêtant. Ils ne pensent plus à la guerre qui menace à leurs portes, ni à la faim qui attente à leurs vies. Il n’y a plus ni colère, peur ou tristesse, seule la joie jaillie du fond de leurs cœurs, s’animant pour la simple raison d’être là, vivants.
Alors, le pont des arts lui aussi se met à vibrer.
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ELISABETH
Lorsque Lizie voit son époux dans la foule, elle sait qu’absolument tout va se terminer maintenant. La jeune femme l’aperçoit du coin de l’œil alors qu’elle tournoie et qu’Emile l’embrasse tendrement dans le cou. Georges la regarde, les bras croisés, le visage fermé. Le temps se distend, comme si tout autour, la musique, les gens, les chants ralentissaient. En douceur, Elisabeth repousse le garçon, tout en gardant ses mains dans les siennes, interrompant leur danse afin de le regarder tendrement. N’émanent de lui que son amour, sa joie et l’immensité de son bonheur. Il transpire aussi cette foi puérile qui consiste à croire que tout bonheur peut durer. Elle sait que cette insouciance disparaitra dès lors que leurs mains se lâcheront. Lizie lui offre un dernier baiser et tient à lui adresser un ultime message.
« Emile, je t’en conjure, gardes en toi cet amour. Il te rend spécial. Il est ton espoir. Tu es un soleil, tu es mon soleil. Ne laisses personne éteindre ta lumière, pas même moi. »
Le garçon sourit amoureusement, dans un dernier moment de naïveté. Quand elle l’aura délaissé pour rejoindre celui qui est son mari, il la pardonnera. La jeune femme embrasse ses mains et lui dit aurevoir, avant de s’en détourner au profit de Georges qui la tient toujours à l’œil, battant du pied, les bras croisés. Au bout de quelques mètres, elle se retourne et voit sur le visage d’Emile qu’il a enfin compris ce qui se tramait, puis reprenant sa marche salutaire, Elisabeth constate que dorénavant, son époux ne la fixe plus, ses yeux se portent sur son jeune amant et se sont assombris. Bien que les colères de Georges lui soient familières, ce regard lui est inconnu et cela l’incite à accélérer le pas. Une fois arrivée à sa hauteur, elle ressent que le silence serait de bon augure et décide donc de ne rien dire, laissant l’honneur à son mari de le briser. Lizie compte alors sur sa compassion que seuls ceux qui ont été élevés entourées de femmes possèdent. C’est pour cela qu’elle l’a épousé, cet homme a un atout de taille : celui de reconnaitre la souveraineté féminine, renonçant de fait à son orgueil.
Sa stupéfaction est donc totale quand les yeux noirs de Georges la méprisent ouvertement et qu’il saisit son poignet avec une brutalité que la jeune femme ne lui connait pas. Les mâchoires de son époux se serrent et se desserrent. Oubliées les vapeurs aux couleurs pastel, c’est du feu qui s’échappe de tous les pores de sa peau, s’attisant de sa rage, faisant rougeoyer sa haine. Sa colère l’embrase, le transformant en une effrayante torche humaine. De féroces pulsations se déversent sur l’avant-bras d’Elisabeth, la terrifiant plus encore. Sous ce brasier, elle cherche Georges mais ne le perçoit plus, il s’est consumé, tout échappe donc à son contrôle. L’homme en feu la traine lourdement en direction d’Emile, bousculant les gens qui continuent de danser. Lizie prend une grande inspiration, songeant qu’elle se doit de garder son calme. Retrouvant alors ses appuis, la jeune femme tire son poignet d’un coup sec pour se dégager de son emprise. Ainsi délivrée, le mirage s’estompe, Georges ne flambe plus, mais frappée par cette nouvelle illusion, elle cherche à la hâte un moyen de l’apaiser. Alors Elisabeth se fige, le forçant à s’arrêter également et touche son bras avec tendresse. Une flamme nait dans les orbites assombries de son mari, puis se propage à ses cils, ses sourcils, ses cheveux et le feu tel un raz-de-marée le recouvre jusqu’au pied.
Avant qu’elle ne puisse entamer quoi que ce soit, un poing entre dans son champ de vision par la gauche pour rebondir sur la joue de Georges, suivi d’un Emile rugissant qui se jette sur lui. Son époux tient toujours debout même s’il est un peu sonné. Lizie lâche son bras et réussit à saisir celui du garçon, faisant refluer tout ce que ce contact l’oblige à ressentir, puis l’attire à elle afin de l’écarter de Georges qui évite la chute grâce à des passants qui le rattrapent. Bien que son mari ne soit plus en train de flamber, la jeune femme sent l’air se raréfier, comme consommé par l’incendie qui se propage, lorsqu’il se met à hurler à plein poumons.
« Qu’est-ce que vous croyez ? Que je vais me laisser humilier comme cela ? Qu’es-tu, toi, petite salope ! Oh chère Lizie, l’incomprise ! Georges est si gentil ! C’est ça que vous croyez ? Que je suis gentil ?
— Ne la traitez pas de salope, le coupe Emile furieux, ses yeux exorbités le rendent méconnaissable.
— Et vous, qui êtes-vous ? Votre maman sait-elle que vous baisez la femme d’un autre ? Avez-vous même l’âge de sortir de nuit ? Vous aussi vous croyez que vous pouvez me faire face sans peur ? Parce qu’après tout, Georges est si gentil ! Vous voulez la voir ma gentillesse ? Je vais vous donner une chance d’y gouter ! Je ne vous tue pas maintenant, je vais même vous donner une chance de vivre ! Est-ce assez gentil pour vous ? Demain, sept heures, Bois de Boulogne, on verra bien si je suis toujours gentil ! Que dites-vous ? Avons-nous un accord ? Maman a-t-elle une épée à vous prêter ? Je lui ramènerais plus tard ! C’est gentil, non ? Alors d’accord ?
— J’y serais ! » répond le garçon dont les sourcils froncés ne laissent aucun doute sur son envie de répondre par la violence.
Elisabeth quant à elle, est consternée, absente. Cette fureur l’a comme hypnotisée. Le mot « gentil » ne cesse de résonner dans sa tête et elle songe que oui, Georges est gentil, c’est tellement vrai. Mais son mari n’aurait jamais vociféré ainsi, ni en ces termes. La psychologie, c’est son domaine, mais ce Georges n’a rien de l’homme qu’elle a épousé et tout ceci dépasse largement les compétences de sa sensibilité. À croire que quelqu’un d’autre parlait à sa place. « Est-ce possible ? N’ai-je pas lu l’article d’un psychiatre à ce sujet ? » Lizie, abasourdie par la transformation de son époux, est submergée par la culpabilité que son amourette avec ce garçon fait naître. Bien que contenue, elle s’est invitée dans son jardin secret. Les sentiments se moquent bien des pensées qu’on réfrène. Mais cette culpabilité, maintenant à la vue de tous, vient de transformer en poussière tout ce qui l’anime : Emile ne sera plus jamais le même et Georges a carrément disparu.
La jeune femme s’approche du garçon, pose sa main sur son bras, son halo est jaune, son amour est encore intact pour le moment. Cela la soulage. Elle se retourne vers son mari, prend sa main et accepte de le voir dévasté par un brasier flamboyant. Elisabeth, émue aux larmes, se concentre et se répète en boucle : « Georges est gentil, Georges est gentil, Georges est gentil… » Alors que le feu tente de recouvrir ses propres doigts, les mots l’étouffent. Elle se focalise sur sa respiration qui les fait se balancer et sur cette unique pensée, attisant les flammes puis les faisant disparaitre. Une minute s’écoule avant qu’il n’y ait plus une braise et que son époux réapparaisse enfin, paré d’un sublime halo vert. Lizie sent son amour, cela ravive le sien.
« Venez Georges. Rentrons chez nous, d’accord ? » lui dit-elle doucement.
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GEORGES
Soutenu par Elisabeth, Georges traine des pieds. Il est épuisé, confus et désorienté. Ses pensées se dispersent entre les souvenirs nébuleux des dernières heures et ses émotions incohérentes.
« M’avez-vous trompé ? finit-il par demander.
— Que voulez-vous dire ?
— Êtes-vous amoureuse de ce garçon ?
— Non Georges, je ne le suis pas.
— Mais je vous ai vu l’embrasser.
— Qu’est-ce qu’un baiser, mon ami ? Je suis votre épouse, quel plus grand honneur pourrais-je vous faire ?
— Je ne vous ai donc pas perdue ?
— Non. Evidemment que non.
— Je n’aurais donc pas à me battre ?
— Non, rien ne vous y oblige, dit-elle avec douceur.
— M’aimez-vous ? »
Lizie ne répond pas, elle se contente de hocher la tête. Georges l’aurait cru si Elisabeth avait dit oui et aurait même pu la pardonner. « Il aurait juste suffit qu’elle dise oui… » Une profonde tristesse s’empare de lui mais il la retient, ne voulant pas que la jeune femme la ressente. Georges se retire de son étreinte, prétextant que se sentant un peu mieux, il peut donc marcher seul. Sa tristesse se mue en colère et cette dernière lui murmure : « Elle se moque de toi ! Elle te ment ! » Pour le reste du trajet, l’homme reprend son masque du « gentil Georges » et lui conte un amour que Lizie est incapable de lui rendre. Intérieurement, il s’échauffe et pense représailles. Son honneur doit être retrouvé. « Si elle pense que le duel n’aura pas lieu, cette femme se trompe lourdement ! Je vais lui montrer le nouveau Georges ! »
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EMILE
Emile est bouleversé. Elisabeth vient de partir au bras de son mari sans même se retourner, cela lui a brisé le cœur. « Comment cet après-midi enchanté a pu se terminer de cette façon ? » Si c’est un coup du sort, il le trouve injuste. Si la cause est divine, preuve en est de sa violence, de sa perversité. « Il aurait donc bien façonné les hommes à son image… Aucun dieu aimant ne laisserait pareille situation se produire, donc nul ne protègera Lizie de la brutalité de son époux. » C’est alors qu’Emile songe à sa mère dont les lèvres closes ne pouvaient retenir ses gémissements lorsque son mari la battait, tandis que, petit garçon, il se cachait sous son lit ou regardait à travers la porte entrouverte pleuvoir les coups sur elle. Leur calvaire avait cessé un matin, dans sa dixième année, lorsque ce monstre avait disparu pour de bon.
Si l’enfant n’a rien pu faire pour protéger sa mère à l’époque, cette fois-ci, le jeune homme compte bien s’interposer et épargner à Elisabeth beaucoup de souffrances. Ce Georges n’a cessé de la dénigrer et de la maltraiter, prenant plaisir à le faire en public. Son cœur souffre d’imaginer ce qu’elle subit en ce moment, entre les murs de sa demeure. Emile aurait dû être prévenant et les suivre afin d’intervenir au moment opportun. Cela le met hors de lui. « Quel idiot tu fais ! » Soudain, l’angoisse lui noue les intestins : « Et s’il la tuait ce soir ? » Plus les minutes passent, plus le garçon est sûr que la jeune femme ne verra pas le jour se lever. L’angoisse se transforme en panique puis son impuissance le dévore. Alors, Emile erre plusieurs heures dans les rues sombres de Paris, persuadé que son instinct le mènera par quelque miracle jusque sur son perron, mais lorsque ses jambes commencent à souffrir et que son ventre hurle à la faim, il s’en retourne à Montmartre, pour se reposer un peu. Le jeune homme ne croit pas vouloir dormir, il doit se rendre au duel, surtout ne pas rater le rendez-vous.
“D’ailleurs, où trouver une épée ?” Au loin, Emile voit Pierre, un des gardes nationaux avec qui il discute parfois. Ce dernier lui confie son fourreau sans poser de question tandis que, pour la première fois, le garçon soupèse une arme ainsi que la responsabilité de la porter. Souhaitant juste revoir Elisabeth vivante, Emile ne se pense pas capable de tuer Georges, il est même certain que le duel n’aura pas lieu. « Pourquoi voudrait-elle rester avec lui, alors que je compte lui offrir l’amour et le respect ? » Dès lors que Lizie le verra, elle le choisira, le jeune homme en est certain, il ne peut pas en être autrement.
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ELISABETH
Le soleil du matin échoue encore à percer la brume qui erre sur les canaux du bois de Boulogne. Il est bientôt sept heures et Elisabeth, adossée à un arbre, regarde Georges qui va et vient en pas cadencés. Elle trouve son comportement inutile, voir ridicule et ne cesse de le lui répéter depuis qu’il l’a réveillée. Mais son mari l’ignore. Sa seule parole à son égard fut d’exiger que la jeune femme se prépare avant de la pousser hors de la maison où une calèche les attendait. Elle a accepté de le suivre avec tout son bon sens, persuadée que cette folie finirait vite par cesser. « Georges n’est pas un meurtrier et quand bien même il s’en sentirait obligé, quelles sont les chances qu’Emile vienne ? Qui risquerait sa vie pour quelqu’un rencontré deux jours plus tôt ? Cela n’aurait absolument aucun sens. » Il ne reste plus qu’à calmer son époux, lui rendre ainsi sa lucidité et tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Elisabeth aura ensuite tout le temps pour regagner sa confiance. Seul Georges peut l’aimer. Sans lui, ce qu’elle incarne perd toute valeur. Les révolutions ne peuvent changer l’histoire que si les conventions les soutiennent. À défaut, il ne se passe rien.
Hormis les bottes de son mari écrasant feuilles et brindilles, la forêt semble dormir. Cette dernière respire si fortement, le froid est si intense que si quelques oiseaux chantent, Lizie ne les entend pas. L’écorce rainurée de l’arbre dans son dos est rugueuse, glaciale. Son cœur bat si fort qu’à chaque fois son corps tressaille et elle croit un instant que l’arbre inspire. La jeune femme s’en écarte en vitesse, « Tout ceci est parfaitement absurde, cela doit cesser ! » Georges continue ses allées et venues sans prêter attention, regardant ses chaussures et prenant le temps parfois, d’écraser quelconque vie de la pointe du pied. Il marmonne sans qu’elle puisse entendre quoi.
« Georges ? »
Elisabeth s’approche de lui et marche à sa hauteur. Ses propos restent inaudibles.
« Georges ? » répète-t-elle, sans recevoir ni réponse, ni regard.
La jeune femme s’arrête, observe autour d’elle et ne voit rien d’autre que les silhouettes des arbres qui se dissimulent dans le brouillard. Lizie lève les yeux vers le ciel, mais n’y trouve rien de plus que cette brume épaisse. Même son mari semble parfois flou, passant et repassant devant elle, sans lui porter d’intérêt. Tendant sa main pour lui attraper le bras, Elisabeth se rend compte que cette dernière est déjà très engourdie par le froid. Elle retient son geste et se met à souffler sur ses doigts gelés, en partie terrifiée à l’idée de le toucher et pour cause : le Georges ardent est resté à son chevet toute la nuit, monopolisant ses pensées, tentant de pénétrer ses rêves. La jeune femme a lutté, réussissant finalement à s’endormir, mais la nuit n’a pas été bonne et elle n’aspire qu’à se recoucher. “Il faut éteindre ce feu une bonne fois pour toute, ainsi, nous pourrons rentrer à la maison.” Lizie se saisit du bras de son époux qui se fige, regardant à travers elle, comme hypnotisé. Les mains de l’homme sont molles, ses yeux ne clignent plus. Le silence autour d’eux est complet. L’incendie escompté ne se déclare pas et cela ne la rassure pas du tout. Sa confiance l’abandonne tandis que la peur la submerge. Là, un bruissement de feuilles se fait entendre dans le dos de son mari.
« Georges ? » dit la jeune femme, fébrilement.
Ce dernier cligne. Ce qui marchait se met alors à courir derrière lui et le percute, le forçant à faire un pas en avant pour ne pas tomber. Puis, le calme revient. Alors qu’Elisabeth le regarde fixement, deux énormes serres de la taille d’une main s’agrippent aux épaules de son époux. Puis, se révèlent de solides pattes villeuses, Lizie retient un cri, son visage horrifié se fige, elle cesse de respirer. La créature se redresse de plus en plus, escaladant littéralement Georges qui reste béat tandis que son corps s’affaisse sous le poids de la bête. Les serres se détachent, dévoilant des articulations scindant des membres gigantesques. Elles s’agriffent à présent à son ventre puis à ses cuisses et l’énorme corps d’une araignée apparait, continuant de se redresser, toujours en équilibre sur l’homme qu’elle domine comme une statue sur son socle. Ses pattes font maintenant deux fois la taille de Georges et la tête de l’arachnide surplombe cette structure comme le bouton d’une bonbonnière.
Elisabeth lâche les mains de son mari, la créature disparait. L’homme se remet à marcher et à marmonner.
« Qui es-tu ? », lance-t-elle, au bord des larmes, submergée par la panique.
Il ne répond pas.
« Qui es-tu ? Hurle la jeune femme, à présent incapable de maitriser sa respiration. Georges ? Mon ami, parlez moi ! »
Prise des sanglots du désespoir, elle s’accroupi et fait de son mieux pour se contenir, sans grand succès. « Il a besoin de moi ! » Qu’importe l’araignée, qu’importent les hallucinations dubitables, c’est de son époux qu’il s’agit. Alors Lizie se relève et prend une grande inspiration, ou ce qui y ressemble. Elle s’impose et prend ses mains, déterminée. L’homme se fige. La créature réapparait au-dessus de lui, à l’exacte même place, comme si seule son image s’était dérobée un instant. Entre ses mandibules, Elisabeth distingue un sourire humain avec une dentition parfaite, elle croit rêver.
« Qui es-tu ? » hoquète la jeune femme.
Pour réponse, un souffle vient la projeter en arrière. C’est alors que quelques pas devant elle, Lizie se voit tenant les mains de son mari, et derrière lui, un autre Georges, comme voilé, est prisonnier d’une cage que l’araignée forme avec ses pattes. Ils se sont dédoublés et leurs têtes, sur leurs vrais corps, reposent sur leurs poitrines. Lorsqu’elle lève les yeux, l’araignée la regarde, mandibules écartées, exhibant un rictus de mépris. Avec toute la force que la jeune femme peut rassembler pour ne pas s’effondrer, elle l’interpelle.
« Qui es-tu, t’ai-je demandé !
— Je suis l’ami de Georges, répond l’araignée qui ne se départi pas de son sourire.
— Que lui veux-tu ?
— Je veux ce que Lui veut.
— Et que veut-il ?
— Sa femme, n’est-ce pas évident ?
— Je suis sa femme et je suis ici, pourquoi donc es-tu là ?
— Parce que, chère Lizie, ce n’est pas comme cela qu’il Te veut.
— Pardon ? »
Troublée, elle regarde dans la cage tandis qu’une corde cristalline apparait dans la main du Georges estompé. Cette dernière semble nettement plus réelle que l’illusion qui la tient. Celui-ci, jusqu’ici immobile, se met à rouler du bassin et lève son bras, faisant tournoyer la corde comme un lasso. Son déhanché saccadé aurait pu provoquer le rire de la jeune femme, mais en réalité, il ne suscite que sa sidération. À son tour, sa tête se met à rouler sur son cou et quand ses yeux vitreux se posent enfin sur elle, ils reprennent vie, luisants sur ce spectre terne. L’homme fait tournoyer le lasso deux fois de plus et le lance dans sa direction. Prise de panique, Elisabeth se rue sur son corps posté juste devant et redevenue entière, elle lâche les mains de son mari. Ils ne sont plus que deux, dans cet épais brouillard. L’adrénaline s’estompe, ses jambes se dérobent, Lizie s’écroule par terre, tremblante, lui, clopine de nouveau.
« Georges… Comment puis-je vous sauver ? » souffle-t-elle.
Au même moment, des brindilles craquent, quelqu’un vient. La jeune femme se tourne vers les bruits de pas, Emile sort de la brume et son visage s’illumine aussitôt à sa vue. Son allure est forcie par un épais manteau sur lequel repose un fourreau. « Mais que fait-il ici ? » songe-t-elle, incrédule tandis que sa peur s’intensifie. Alors que le garçon s’approche, Elisabeth veut lui dire de s’en aller mais la stupeur l’en empêche. La main d’Emile se pose sur son épaule et une chaleur intense se diffuse dans son corps. Il met un genou à terre pour se mettre à sa hauteur, dépose un baiser sur sa joue et murmure à son oreille.
« Choisis moi ! Je te rendrais heureuse. »
Puis le garçon se relève et le froid revient. Elle va pour le retenir mais en est empêchée par l’air devenu soudainement compact. Emile s’avance vers Georges et ils échangent des mots qui ne parviennent pas jusqu’à Lizie. Le brouillard semble absorber les sons, ne laissant qu’un sifflement dans ses oreilles. Elle désire les objecter afin de cesser leur entreprise mais une main de brume se plaque sur sa bouche et tandis que la jeune femme cherche à s’en libérer, deux autres attrapent les siennes et la maintiennent au sol, l’empêchant de se relever. Les deux hommes se saluent puis commencent à s’écarter l’un de l’autre, en faisant de grands pas. Entravée, Elisabeth n’entend que l’écho de sa respiration, et toujours, ce sifflement. Plus que quelques pas avant qu’ils ne se retournent pour se faire face. Chacun pose la main sur son fourreau, le garçon sort son épée, sur son visage tourné vers elle s’inscrit un regard interrogateur. Lizie ressent sa concentration et l’entend même penser : « Mais qu’attend-elle ? Mais qu’attend-elle ? » La jeune femme ne comprend pas l’origine du phénomène n’ayant aucun contact avec lui. C’est sans compter sur la brume, qui tient son rôle d’entremetteuse et les relie tous étroitement. À tel point, qu’Elisabeth sent à présent entre ses propres doigts le manche de l’épée qu’Emile soupèse tandis qu’il ajuste sa prise. Pendant ce temps, Georges, lui, sourit. Dans son dos, l’araignée est réapparue, encageant de ses pattes son jumeau estompé. Plus qu’un pas. Lizie voit son mari faire un grand geste pour sortir son épée, excepté que ce n’en est pas une. Les deux hommes se retournent et se font enfin face. Son époux lève à hauteur d’yeux la main qui empoigne l’arme et la jeune femme ne comprend que lorsque la détonation résonne, que le duel a déjà son vainqueur. Elle est presqu’en mesure de voir le projectile s’extraire du pistolet au ralenti, la fumée qui s’échappe de la bouche du canon avant de se fondre à la brume.
Lorsque la balle atteint le garçon à la gorge, le regard de ce dernier se porte toujours sur Elisabeth, réclamant qu’elle mette fin à cette mascarade en le choisissant. Une vive douleur traverse le cou de Lizie tandis que le brouillard les relie toujours. Elle se force à soutenir son regard malgré les larmes qui montent, tenant à rester avec lui, à partager sa souffrance. Emile s’effondre sans même chercher à se retenir. La jeune femme sent le choc du sol froid sur sa hanche, des cailloux pénétrants entre ses côtes et de la terre se collant à ses mains. Elle est « elle » et elle est « lui », en même temps. Il réalise enfin, viennent l’effroi dans ses yeux, la surprise et l’incompréhension. Alors que du sang fumant jaillit de son cou et que ses lèvres articulent sans émettre le moindre son, le garçon commence à suffoquer, il agonise. Elisabeth sent le cœur d’Emile ralentir. Un courant d’air froid la balaye par la droite, l’araignée vient encore de doubler de taille. Dans ses pattes, le Georges estompé tient toujours dans sa main gauche le lasso en soie. L’arachnide n’a plus de visage, ce n’est plus qu’un immense sourire aux dents parfaites qui la nargue. Son mari la regarde, un pistolet braqué entre eux. Lizie comprend alors que sa colère va maintenant s’abattre sur elle.
S’extirpant des mains brumeuses, la jeune femme se redresse pour fuir et alors qu’elle se met à courir, le lasso s’enserre autour de son cou, stoppant net son échappée. Une nouvelle détonation résonne dans les bois, la balle pénètre sa nuque et ses jambes se dérobent. Projetée violemment au sol sur le dos, la douleur de son corps perforé vient se cumuler à celle ressentie par le garçon, lui arrachant un cri animal. Lorsqu’Elisabeth porte la main à son cou, son sang chaud enrobe ses doigts. La corde l’étrangle, la trainant sur plusieurs mètres, tirée par le semblant de Georges qui la ramène aux pieds de son époux.
« Tu es à Moi ! » conclu ce dernier, sourire satisfait, pistolet braqué sur elle.
Ainsi dominée, Lizie perçoit pour la première fois l’étendue du ressentiment de son ami. Son corps meurtri se recroqueville, son regard croise celui d’Emile. Elle tend son bras vers lui, il l’imite. Bien que plusieurs mètres les séparent, leurs doigts se touchent, leurs mains se joignent. La jeune femme sent indéniablement cette larme qui coule sur la joue du garçon ainsi que son cœur qui ralentit, elle sait aussi ce que disent ses lèvres remuantes. Le lasso enserre de plus en plus sa gorge, ses yeux s’injectent de sang, et tandis qu’Elisabeth prend une ultime inspiration, le cœur d’Emile émet son dernier battement.
Fin du premier chapitre.
Merci à ceux qui ont pris le temps de le lire.
Merci à ceux qui prendront le temps de me donner un avis ( je ne suis pas susceptible, si cela peut faire progresser l’œuvre… )
Le deuxième chapitre est presque entièrement corrigé, il viendra à la suite très prochainement.
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CHAPITRE 2 :
Helke Neubauer. Allemagne. 18 février 1945
EMILE
« Lizie ! » Lorsqu’Emile reprend conscience, sa mémoire s’est défaite de ses dernières minutes de vie, de son décès de surcroît. Tout ceci s’apparente pour lui à une banale perte de connaissance. Non seulement il ne s’entend pas crier, mais la lumière, pourtant diffuse, l’aveugle, l’empêchant de distinguer ce qui se trouve devant lui. Un vertige le saisit, le forçant à refermer les yeux. Le garçon constate alors que sa bouche est sèche, que des picotements s’emballent au bout de ses doigts et qu’une vive douleur émane de ses hanches. Son corps semble affligé d’une harassante journée de labeur.
Ses paupières se relâchent lentement. Ses yeux roulent dans leurs orbites, faisant danser les branches dénudées qui forment une canopée éthérée au-dessus de lui. L’éclat de la lune éclipse la cime des arbres et le transperce. Ses perceptions sont intenses, même brutales. Des odeurs d’humus viennent saturer ses narines. Des chants d’oiseaux s’interfèrent par ondes successives, entre deux éclats d’obus lointain qu’il prend pour de la foudre. Ses vêtements ainsi que ses chaussures sont mouillés. Sa tête repose sur du granit que la moiteur ambiante pare de paillettes. Le jeune homme se redresse et parvient à s’asseoir. Un mal de crâne puissant le saisit, lui arrachant un gémissement. De longues mèches de cheveux d’une aberrante blondeur se collent à ses tempes, ce qu’Emile accepte sans sourciller tant il est confus. Son attention se porte alors sur des mains qui n’arborent qu’un léger duvet et qui sont bien trop petites pour être les siennes. Les ongles, eux, sont soignés mais noirs de terre.
En contrebas sur sa droite, un cours d’eau clapote et le rappelle à cette soif qui l’oblige, tandis que dans son dos, des voix d’hommes s’élèvent. Emile tente de se lever mais la migraine le cloue au sol. Il rampe jusqu’au bord du talus puis se laisse rouler dans la descente, ravivant puissamment son bassin endolori, avant que l’humidité de la forêt ne se plaque sur ses fesses nues, le soulageant quelque peu. Le garçon réalise alors qu’il est défroqué et que son gros manteau manque à l’appel. Pour autant, c’est son instinct d’animal assoiffé qui mobilise ce qui reste de sa lucidité pour atteindre le bord du ruisseau. Mettant alors ses mains en coupe pour s’abreuver, toutes ses souffrances s’effacent, laissant place à l’évidence qui met fin à son déni.
Ce visage sur l’eau n’est pas le sien. C’est le reflet d’une jeune femme, à la peau pâle, aux cheveux longs et clairs. Son expression malaisante dépeint un cauchemar éveillé. Ses traits sont tirés, ses yeux mouillés. Des rides se sont formées aux coins de ses lèvres, pareilles aux stigmates d’un cri sans fin. Dans un réflexe insensé, Emile frappe l’eau, transformant l’image en mirage. Désabusé, il découvre alors les blessures sur ses bras et ses jambes, les griffures et les bleus qui parsèment son corps. Le garçon a froid, très froid, tandis que se rapprochent de plus en plus les voix à la prosodie slave.
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VLAD
Depuis que la boche s’est arrêtée de hurler, le calme est presque irréel. Cette dernière se meut vers le ruisseau tandis que son officier supérieur le rejoint déjà. Vlad n’a donc que quelques secondes encore, pour jouir de ce silence tout relatif. Il lui dira alors en avoir terminé avec la fille et qu’est venu son tour d’en profiter. Dimitri sera ravi de prendre la suite. C’est d’ailleurs pour se faire bien voir que le jeune soldat a insisté :
« Allez ! Après tout ce qu’ils nous ont fait ces putains d’allemands, on peut bien s’en taper quelques-unes ! On l’a bien mérité ! » lui avait-il dit.
En attendant, Vlad se tient debout et écoute la forêt bruissante de vie. Il n’en est pas particulièrement friand, mais voilà des mois que ce dernier est mobilisé dans cette guerre et la bande son de ce calvaire se résume en une série d’explosions ininterrompue, qui perdure jusque dans son sommeil. À ce vacarme se sont ajoutées les images de ce que lui et ses compagnons ont vu en Pologne lorsqu’ils ont ouvert les camps. Si bien que depuis, le garçon ne dort plus beaucoup. Mais Dieu-Merci, on ne cesse de leur rappeler qu’ils sont en train de gagner. Souvent Vlad ironise : « La victoire n’a pas le même goût pour tout le monde ! Et ce que je bouffe a le goût de merde ! » Il chasse tout cela de son esprit, souhaitant faire le vide et profiter d’un peu de quiétude.
Comme entre hommes les secrets sont légion, le jeune soldat a demandé de l’intimité à son chef, prétextant qu’il ne pourrait pas bander en sa présence. Mais en réalité, il doutait de sa capacité à violer cette femme. Vlad n’est pas très expérimenté, mais à dix-huit ans et sans grade, il s’est senti obligé de se faire mousser devant le lieutenant de sa division. Or, la vérité que le garçon gardera pour lui, est qu’il n’a pas réussi à y prendre du plaisir. Une fois seuls, comme la boche hurlait sans jamais reprendre son souffle, saturant un peu plus ses tympans fragiles, ce dernier l’a assommée. Certes, il regrette de lui avoir frappé le crâne si fort par terre, mais il le fallait bien. Ça a fonctionné au début, la trique lui est venue mais l’idée de se balancer dans ce corps immobile a abrogé tout ce qui restait de son excitation précaire. Il s’est alors relevé et s’est fait happer par les bruits de la nature, remarquant bien que la fille s’était mise à ramper, mais la laissant tout de même faire. Le garçon tient à lui offrir un peu de répit, car il sait que Dimitri ne lui fera pas de cadeau. Cette brute n’en fait à personne. D’ailleurs, le voilà qui arrive.
« Où est-elle est partie ? demande ce dernier avec étonnement.
— Elle est près du cours d’eau.
— Tu la laissé s’enfuir ?
— Mais non !!! J’en ai terminé, j’étais en train de remettre mon froque !
— D’accord. Allez viens m’aider ! À mon tour ! Alors, elle est bonne ?
— Pff ! Pas meilleure que les nôtres ! » répond-il en bombant le torse.
Les deux hommes descendent le talus, Dimitri attrape la cheville de la fuyarde et commence à la tirer vers lui, avant de la retourner sans ménagement. Vlad la prend sous les aisselles et de concert, ils la hissent sur la butte. Le gradé lâche violemment les pieds de la fille qui se débat, le jeune soldat la pose délicatement au sol. Non sans remords, ce dernier s’exécute quand son officier lui demande de tenir fermement les bras hostiles, tandis qu’il défait sa ceinture et baisse son pantalon. Le garçon n’a aucune envie de rester là, aux premières loges. D’autant qu’elle se remet à crier mais son intonation paraît différente. « On dirait des vocalises, elle doit être une chanteuse merveilleuse. J’espère qu’on la laissera en vie, elle fera peut-être une belle carrière… » La boche met des coups de pieds à Dimitri qui chasse les mains de Vlad, en prenant position sur elle.
« Laisses-moi maintenant ! Je gère ! Va te branler plus loin, tandis que je te montre comment on fait !!! » grogne-t-il.
Le garçon se relève et s’écarte de quelques mètres. N’ayant d’autre choix sinon de perdre la face devant son lieutenant, il obéit de nouveau, faisant semblant de se masturber, mais non d’y prendre du plaisir. La jeune fille tâte autour d’elle à la recherche de quelque chose pour se défendre. Secrètement, Vlad espère qu’elle trouvera une pierre pour l’assommer, juste assez longtemps pour qu’elle puisse s’enfuir, lui ne la pourchasserait pas. « Peut-être pourrais-je même la suivre ? » Qu’importe, il ne peut pas tout risquer pour lui venir en aide et envisager sa propre fuite n’est pas un sujet. Pas après ce que les Allemands ont fait dans les camps. Alors, le garçon reste là, pour l’honneur, trouvant le temps beaucoup trop long.
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