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Ecriture différente, créative, passion des poèmes… Vous aimez écrire un roman, une nouvelle ou quelques lignes le dimanche ? Surdoué, zèbre, Haut Potentiel Émotionnel (HPE), Haut Potentiel Intellectuel (HPI)… Partageons nos créations d’écrivain à rayures ✒
Les intriquées
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ELISABETH
En sortant du théâtre, Elisabeth et Georges marchent tranquillement vers leur résidence qui ne se trouve qu’à deux rues de là. La nuit est en train de tomber faisant disparaitre leurs pieds dans la pénombre. La pluie est tombée plus tôt dans la journée, Elisabeth entend le bruit de la terre mouillée à chacun de ses pas. Enserrant le bras de son mari, elle est souriante, c’est une si belle soirée. La ferveur provoquée, encore intacte, se confond en un rire intérieur exquis. Georges quant à lui est tendu et cette attitude l’offense quelque peu. Alors, d’une voix éraillée par l’effort mais d’un ton plein d’entrain, elle brise le silence afin de rendre sa joie communicative.
« Allons Georges, les avez-vous vu ? Les avez-vous entendus ? Quelle chaleur ! C’était si… vivant ! Non pas que mes élèves ne le soient pas, mais ils ne font pas don du même enthousiasme.
— Peut-être parce qu’ils sont éduqués ma chère, contrairement aux gens qui vous écoutaient ce soir. Ne vous faites pas de fausses illusions, ces gens ne sont rien.
— Ils ne sont pas rien, comment osez-vous dire cela !
— Vous avez raison, à l’odeur, j’aurais dit qu’ils étaient sales.
— Il suffit ! Pensez-vous qu’ils méritent de le rester ?
— La société est ainsi ! l’informe-t-il, passant son bras autour de ses épaules dans un geste paternel.
— Tout mon travail consiste à la changer Georges, n’avez-vous toujours pas compris cela ?
— Votre travail… » dit-il en soupirant.
Elisabeth ouvre, puis referme immédiatement la bouche. « Comment peut-il avoir si peu de considération pour ce que je fais ? » songe-t-elle. Son agacement lui fait perdre le sourire. Puis, il reprend avec une voix bien trop douce pour être dénuée de moralité.
« Enfin Lizie, ne vous méprenez pas. Je respecte complètement ce que vous faites, mais de là à croire que cela changera les choses… Soyez reconnaissante, mais arrêtez de prétendre que vous partageriez tout ce que vous avez avec eux. Nous avons un rang, nous faisons partie d’une classe, et à mon humble avis, vous surestimez ce que vous cultivez d’empathie. Si cela n’était pas juste, cela n’existerait pas, Dieu choisi notre destin.
— Ne me parlez pas de dieu ! Vous connaissez très bien les sujets sur lesquels nos différents perdurerons.
— Voyons ma chère, n’êtes-vous pas heureuse de la vie que vous avez ?
— Je souhaiterais juste que tout le monde puisse y prétendre.
— J’admire votre volonté, mais…
— Je me fiche de vos « mais ». Il reste beaucoup de choses de la révolution, nous en sommes tous les héritiers.
— Des héritiers bien nés ! Bon sang, regardez-vous !
— Je ne l’ai pas choisi ! Eux non plus, ne l’ont pas choisi. Et vous dans votre petite posture, que seriez-vous devenu sans notre mariage ? » rétorque-t-elle sèchement.
Georges se tait. Elisabeth en éprouve une certaine satisfaction, mais désormais, la colère prend racine. Cette petite phrase au mieux ne l’a qu’offensé, au pire l’a blessé. Elle impose le silence ne tenant pas à s’excuser. « Après tout, n’est-ce pas la simple vérité ? » Georges, bien qu’il ne le dirait pas en ces termes, réfute que ses recherches soient considérées comme un travail. Qu’aurait-il donc fait si elle s’était réservé l’entreprise de son père ? D’ailleurs pour ce dernier, l’évidence était que Lizie prendrait la suite de son négoce de chocolat. L’éducation reçue de ses parents allait dans ce sens, personnifiant leur propre succession. Cela n’a jamais été un choix. Mais qu’elle rencontre le succès dans le commerce ou dans la science, dans les deux cas ils auraient été fiers, elle en est certaine. D’autant que Georges perpétue l’affaire familiale d’une main de maître.
S’ils n’ont pas été avares de valeurs, de son père elle a retenu le courage et de sa mère l’orgueil. Ses connaissances en art, en politique, en économie sont le fruit de leur instruction et Georges prend un réel plaisir à échanger sur ces sujets. Lui aussi est né bourgeois, mais les Mérin ne pouvaient cependant pas se vanter de la même réussite financière que les Belland. Leurs parents étaient complices et ont toujours été proches. Ils avaient trouvé évident de les marier, les faisant passer du statut d’amis de jeu, à mari et femme depuis quelques années. Leurs points communs ont toujours été évidents, mais leurs désaccords le sont encore plus. Pour Elisabeth, cette hiérarchie de valeur quant à leurs occupations respectives doit cesser au plus vite. Tout le monde peut se laisser aller à la compétition, mais que cela puisse affecter Georges a tendance à la déconcerter. Lui qui est si sensible.
D’autant qu’elle est fière d’être l’une des rares femmes qui ont pu s’instruire. « Quelle autre épouse peut se vanter d’avoir obtenu son baccalauréat, d’étudier à l’université, ou même d’avoir fait publier deux livres à seulement vingt-huit ans ? Tandis que certaines propagent des ragots, j’enseigne mon savoir, n’est-ce pas louable ? Quelle valeur donner à tout cela si mon propre mari n’est pas capable de m’appuyer, de saisir l’importance de mes choix ? » Le monde change et si Georges se refuse à le voir, c’est que lui n’a rien à y gagner. Elisabeth le comprend très bien. Ils terminent la route en silence, rentrent et se couchent sans échanger d’autres mots.
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EMILE
Arrivés à Montmartre, Paul s’installe dans leur abri de fortune pour se reposer. Emile est bien trop excité pour le suivre et s’installe donc sur l’une des barricades, jouant avec ses mains au-dessus d’un feu. Ces amas de cailloux sont désormais leurs maisons et eux sont devenus leurs sentinelles. Les flammes l’hypnotisent. Si ce soir encore les soldats de Versailles tentaient de les déposséder de leurs canons, Emile serait bien incapable de donner l’alerte, tant il a la tête ailleurs. Ses pensées s’égarent dans les discours de la journée. Ces allocutions reprennent après deux mois d’interdiction et l’ambiance survoltée qui y régnait ce soir légitimerait presque cet énième affront. Il en veut encore ! Pour nourrir ses réflexions, briser l’ennui, mais aussi, pour ces magnifiques théâtres qui l’émerveillent toujours autant. Ce n’est pas dans sa campagne qu’il pourrait en admirer de si beaux, cette opulence n’existe pas d’où il vient. On y trouve bien quelques châteaux aux intérieurs exubérants, mais jamais il n’y serait convié. Ici, ses mains peuvent toucher les dorures des balustrades, les lustres majestueux illuminent le chemin jusqu’à son siège, dont il peut caresser le velours qui devient le sien le temps d’un discours. Il s’est d’ailleurs promis de ne plus rater aucun débat. C’est surtout pour fuir les homélies désuètes et les croyances douteuses qu’il a quitté sa province.
Concernant les idéologies, ces orateurs ne cessent de parler de politique. « Qu’est-ce donc d’être démocrate ou républicain ? » Il n’en sait rien, ces mots sont vides. En revanche ce soir, tous ensemble autour de ces feux, ils sont Parisiens et sont nombreux. Ces hommes et ces femmes se battent pour un semblant de liberté. Mais à chacun ses chaines, les revendications sont multiples. Plus de rois, ni d’empereurs, cela semble faire l’unanimité par ici. Certains ne veulent plus de dieux, les ouvriers ne veulent plus de patrons et il y a ces femmes qui ne veulent plus de maris. Des révoltés, voilà ce qu’ils sont. Lui est un soldat qui choisit ses combats, le fermier devenu mercenaire. Mais même si se battre pour ses idées peut sembler vertueux, la réalité est que toute utopie coûte chère. Car lorsque leur bruit court, elles créent l’espoir, donnent du courage, faisant oublier que tout à un prix. Au fond, ce qui justifie sa présence ici c’est la force du nombre. Il a l’impression de faire partie de quelque chose de grand, d’important, d’historique.
Tout dessein gardé, en les observant, Emile prend surtout conscience de leur condition : les visages sont gris, les vêtements sales, les corps fatigués. Paris est assiégée, l’eau et la nourriture manquent depuis des mois. Alors, ils partagent ce qui reste et comme toute source de viande est bonne à prendre même les chiens se font rares. S’il y a de quoi manger on ne pose plus de questions car les rats sont trop souvent au menu. Beaucoup n’ont pas supporté ce régime et sont repartis résignés dans leur campagne où l’on y ripaille bien. Abandonner la lutte est si facile. Emile, lui, n’a plus rien ni personne vers qui retourner, sa mère est morte et il se souvient à peine de son père parti depuis longtemps, un homme violent qui les battaient. Voilà quelques années qu’Emile traine dans le coin, il est d’ici dorénavant et y mourra s’il le faut. Qu’importe que ce soit sa faim qui lui fasse la peau. Le discours d’Elisabeth Belland fait écho : « la sécurité ou la liberté ». En ce qui le concerne, le choix est fait. Ceux qui restent tirent leur persévérance en grande partie grâce aux prêcheurs de cette commune naissante, devenant l’instrument de leurs idées.
Transi de froid, il quitte son poste pour rejoindre Paul qui dort à même le sol sous l’auvent brisé d’un bar, enfouis sous des couvertures pleines de trous. Alors que la nuit est tombée depuis longtemps, Emile se sert contre lui et s’endort dans un silence qui n’est brisé que par les crépitements des feux que l’on préserve, en cet hiver particulièrement froid.
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ELISABETH
Elisabeth se réveille aux aurores, se lève et sort de sa chambre pour s’installer à la table de la salle à manger. Léa, leur domestique a préparé son petit déjeuner qui s’est appauvri au fil des mois. Toujours très matinale, elle chérit ces moments de silence alors que son esprit s’éveille tranquillement et que rien ne vient perturber le fil de ses réflexions. Cet instant la prépare à la cohue de la journée, au bruit des autres. La nuit est passée mais sa dispute avec Georges entrave encore ses pensées. Désormais, la colère campe. « A-t-il nié mon statut de pionnière ? Me serais-je fourvoyée toutes ces années quant à son implication dans ma réussite ? »
Son regard se pose sur le tableau les représentant, peint quelques jours après leur mariage. Elle se reconnait à peine, la jeune fille dessus semble bien trop ordinaire. Lui en revanche est le même, avec ou sans relief. « Les hommes ne le sont-ils pas tous ? » Georges est son ami depuis toujours et parfois, ils sont un peu plus. Il est banal, certes, vit d’espoirs étriqués et de rêves limités par ses seules expériences. Étant le frère de quatre sœurs exerçant à merveille le rôle de mères de famille, il projette sur Elisabeth les mêmes aspirations. C’est plus fort que lui. Alors que pour elle, on les a mariés mais cela ne veut rien dire. Georges le sait et donne l’impression de s’en accommoder, bien que parfois sa frustration soit palpable. Elisabeth entend et éprouve un profond respect pour tous ses silences qui en disent long. « Mais peut-être prie-t-il son dieu finalement ? » Songeant qu’il semble chérir ce qui l’agace le plus, Elisabeth se dit que l’amour est cruel. À moins que ce soit elle.
Georges est chagriné qu’elle veille à ne pas avoir d’enfants, tout autant qu’elle ait conservé son nom de jeune fille. Mais Elisabeth Belland est la fille de Gautier et Pénélope Belland et ne sera jamais Elisabeth Mérin. Qu’importe ce que dit la loi. « C’est ce monde le problème ! » conclu-t-elle. Ce tableau désobligeant l’horripile. En-dessous, des bibelots poussiéreux trônent sur des meubles d’un autre âge. Toutes ces antiquités provoquent un peu plus son agacement. Le pire serait de croiser Georges lorsqu’il se lèvera, elle termine donc son repas à la hâte. Il faut se changer les idées et seule une marche matinale pourrait altérer le cours de ses pensées maussades.
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EMILE
Les premières roues de charrues battent les pavés, l’aube est naissante, Paris reprend vie comme tous les jours. Un cri d’enfant se fait entendre, puis un autre. Les murmures deviennent des voix, les marchands halant la foule se mêlent aux bruits de casseroles et d’armes que l’on nettoie. Emile, toujours blottis contre Paul commence à remuer et leurs estomacs vides se répondent, s’harmonisant avec le reste. Il s’étire, ses pieds sortent de la couverture, le garçon les remet dessous à la hâte tant le froid est vorace. C’est la voix éraillée de son ami qui finit de le sortir de son sommeil.
« Tu as faim ? Je vais nous chercher à manger. Reste-là, je reviens d’ici peu.
— Paul, attends, il nous reste un morceau de pain d’hier que l’on peut partager. Restons au chaud pour le moment. »
Emile se lève et descelle une brique dans le mur, en sort un morceau de pain pas plus gros qu’un poing fermé et retourne à côté de Paul qui lui repasse la couverture autour des épaules. L’air est glacé, la buée qui sort de leurs bouches est épaisse et se dissipe lentement. Ils terminent rapidement le quignon de pain qui ne rassasie ni l’un ni l’autre. Le jeune homme a faim et cette appétence tourne à l’obsession.
« Peut-être pourrions-nous aller vers Oberkampf ce midi, il parait qu’on peut y trouver de la soupe, propose Paul.
— Où as-tu entendu cela ? répond Emile, soudainement revigoré.
— Ma chère Marie m’en a parlé, apparemment, ils font une distribution presque tous les jours selon elle. Un bon plat chaud pourrait nous faire du bien.
— Nous faire du bien ? C’est ironique ? Mon ami, j’en ai rêvé toute la nuit. Je me recouvrais de volailles farcies pour me réchauffer et me noyais dans des plats en sauces. Alors, autant te dire que je me battrais pour une bonne soupe.
— Avec un peu de chance, nous n’aurons pas à nous battre.
— Qui distribue cela ?
— Aucune idée, mais je peux demander à Marie de venir nous chercher pour nous y emmener.
— Tu ne me rendrais pas plus heureux.
— Je pense aller chez elle, veux-tu m’accompagner ?
— Non, je reste ici, mais passe me chercher tout à l’heure. » conclu Emile, en lui tapant dans la main.
Les deux garçons se lèvent, Paul s’éloigne tandis que lui soulage sa vessie avant de se rassoir sous leur abri de fortune, la couverture sur ses épaules. Sa proposition de le suivre chez Marie est plus qu’enviable. S’abriter sous un toit, même quelques heures, pour profiter de la chaleur d’un poêle, étendre ses vêtements, sécher sa peau, évidemment qu’il en rêve, mais ces deux-là ont des passions à vivre. Les amoureux ont l’air heureux, mais s’ils s’engageaient plus, Emile n’aurait plus personne auprès de qui se blottir la nuit et cette inquiétude l’assaille. Sans détour, Elisabeth s’invite dans ses pensées, il s’imagine se serrer contre elle et alors que le désir monte en lui, rien ne se produit au niveau de son entre-jambe. La faim grignote tout et cela fait plusieurs jours qu’elle s’est déjà repue de ses pulsions sexuelles. Le jeune homme se demande alors, s’il en est de même pour Paul.
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ELISABETH
Elisabeth déambule dans les rues de Paris, observant les rares enfants qui jouent et leurs mères qui accomplissent autant de tâches qu’elles le peuvent. Les hommes portent, poussent, tapent, haranguent, crient, tandis que tout le reste se déroule dans le silence. Elle reste un moment à vagabonder en regardant les gens, les écoutant discrètement, travaillant à comprendre les individus pour expliquer les ensembles. Dans ce Paris assiégé, la solidarité prime, bien que chacun reste à sa place. Les hommes s’entraident, les femmes aussi. Même les gamins encore imberbes s’activent. Elisabeth scrute mais ne voit aucune petite fille. « Que faisais-je de mon temps à cet âge ? » Les souvenirs se reportent inexorablement sur Georges, elle s’ordonne d’interrompre sa réflexion. S’il a réussi à gâcher la fin de sa journée la veille, hors de question que ce soit le cas aujourd’hui.
Il est presque dix heures, Elisabeth décide donc de se rendre à la mairie du onzième arrondissement, toute proche, pour voir monsieur le maire qui est un ami. Le visage rond et chaleureux de Jules l’accueille sans retenue. Ils échangent quelques nouvelles et bavardent une petite heure. Il l’informe des dernières avancées politiques ainsi que de la pression que ses supérieurs lui mettent. Monsieur le maire n’est pas du genre à se laisser intimider et c’est ce qu’Elisabeth apprécie. Elle aime son franc-parler, comme il rit du sien. Son ami la félicite pour son intervention de la veille et Elisabeth perçoit sa sincérité, cela la revigore.
Vers onze heures, Jules cherche à prendre congé, lui expliquant qu’il organise une distribution alimentaire dans son quartier. Elisabeth se propose de l’aider. C’est une aubaine pour elle, en premier lieu pour l’interaction, mais surtout car cela l’occupera pour les quelques heures à venir. Jules Mottu range les dossiers sur lesquels il travaillait, puis ils se rendent ensemble rue Oberkampf pour installer les tables et donner de la force aux hommes et aux femmes qui font vivre dorénavant la commune de Paris.
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EMILE
Alors que l’église Saint-Pierre sonne midi, Emile remarque Paul et Marie qui franchissent la rue Gabrielle dans sa direction. Posté près de la barricade nord, lui discute avec deux femmes qu’il connait peu mais qu’il commence à apprécier. Emile fait un signe de la main en direction de ses amis, salue poliment ses interlocutrices, puis les rejoint en trottinant, pressé à l’idée de se remplir l’estomac. Malgré la faim, il offre à ses amis son plus beau sourire.
« Ma chère Marie, comment allez-vous ?
— Comme cela peut aller Emile, la nuit n’a pas été trop froide ?
— Oh, si, mais cela sera vite oublié si votre promesse de soupe…
— Oui, ne vous inquiétez pas. Mon oncle m’a déjà emmenée là-bas, nous risquons d’attendre un peu, mais nous serons servis. Il m’a d’ailleurs donné ces bons, répond-elle en faisant la distribution.
— Bien, c’est tout ce dont j’ai besoin.
— Vous savez comme j’aimerais vous savoir au chaud…
— N’y pensez pas ! Je sais très bien que cela n’est pas évident pour vous de nous accueillir. Je ne vous en tiens absolument pas rigueur. Continuez de vous occuper de Paul, c’est le plus important pour moi.
— Mais qui s’occupe de vous ? Ou de ce qu’il en reste, ne vous offusquez pas… »
Emile ne répond pas mais initie le mouvement. Alors qu’ils font route vers la rue Oberkampf, l’ambiance qui règne dans ce onzième arrondissement tranche avec l’apathie de Montmartre. Les barricades sont plus rares, le quartier est foisonnant de vie, beaucoup de commerces sont toujours en activité. Arrivé sur le lieu de la distribution, Emile n’en croit pas ses yeux. Il y a d’immenses tables où l’on sert de la nourriture fumante, on croirait un banquet bien que les mets servis ne soient certainement pas des plus raffinés. Devant tous ces étalages, le ventre d’Emile se met à gémir. Les trois amis se placent dans une file, scrutant les marmites qui seront bientôt à leur portée, serrés les uns contre les autres, leurs bons à la main.
« Comment cela fonctionne-t-il, demande-t-il à Marie.
— Mon oncle m’a dit que c’est le maire Mottu qui organise tout cela. C’est un fervent défenseur du peuple de Paris, on dit qu’il a même réussi à chasser les soldats de l’empereur.
— Dieu soit loué, répond-il ironiquement. Où trouvent-ils toute cette nourriture ?
— Ne soyez pas trop regardant sur le sujet, je vous en conjure, répond-elle dans un souffle.
— Cela fait longtemps que je ne le suis plus. » dit-il en souriant.
Alors qu’ils s’en approchent de plus en plus, Emile n’arrive plus à quitter le faitout des yeux, humant à présent son parfum. Il peut presque sentir la chaleur du godet entre ses doigts gelés. Son ventre chante au rythme des couvercles qui s’ouvrent, des louches qui raclent les bords en fer des casseroles et des bons de papiers que l’on déchire. Quand enfin son tour vient, Emile n’entend ni ne voit la personne qui lui réclame son bon. Son regard est fixé sur la gamelle, attendant de recevoir son auge, ne percevant que le bruit métallique des ustensiles qui s’entrechoquent. Deux mains de femme absolument impeccables pénètrent alors son champ de vision et une voix qu’il connait résonne doucement au-dessus du brouhaha de la rue. Ses yeux se posent alors sur Elisabeth Belland qui le dévisage comme pour lui signifier qu’elle le reconnait. Il croit halluciner mais son esprit ne le trompe pas.
« Jeune homme, votre bon ?
— Mme Belland, quel honneur !
— Vous êtes le garçon d’hier soir, répond-elle amusée.
— Oui tout à fait ! C’était bien moi. Je suis Emile, mais vous avez l’air d’avoir une très bonne mémoire. Je tiens à vous présenter mes excuses si je vous ai paru indécent, dit-il avec son plus beau sourire.
— Indécent n’est pas le mot que j’aurais choisi. Disons plutôt impétueux.
— Vous participez donc à tout cela ?
— Chacun fait ce qu’il peut, n’est-ce pas ? »
Elisabeth jette un regard par-dessus l’épaule d’Emile qui comprend qu’il ne pourra pas suspendre indéfiniment le temps. Elle saisit son bon, le cuisinier lui remet son auge. Emile s’écarte de quelques mètres avant de se retourner, surprenant Elisabeth qui lorgne sur lui. Quelques palpitations lui font monter le rouge aux joues. Il se dirige vers Marie et Paul qui, servis avant lui, se sont installés sur un banc à quelques mètres de là. Ses pieds trainent sur les pavés, prônant l’option demi-tour, mais son ventre refuse. Emile arrive bouche grande ouverte devant ses amis qui le regardent en riant. Ils ont observé toute la scène de leur position et n’ont pas eu besoin du contenu de la discussion pour interpréter son attitude.
« Je n’en reviens pas Paul et tu te moques de moi ! Es-tu bien mon ami ?
— Allez Emile, c’est vraiment drôle, si tu voyais ta tête !
— Sérieusement, implore-t-il Marie, comment puis-je l’aborder ? Je veux lui parler plus que tout.
— Avez-vous senti qu’elle désirait vous parler également ?
— Comment le saurais-je ?
— Très bien, si vous ne le savez pas, moi je vous le dis, elle vous a fixé du regard tout du long. Alors selon moi, vous pouvez tenter votre chance, dit-elle espièglement.
— Comment faire ?
— Si j’étais vous, j’irais de moi-même, répond-elle.
— Si j’étais toi, je la laisserais venir, rétorque Paul en souriant.
— Merci les copains, cela ne m’aide pas du tout !
— Allez, mange Emile, commence déjà par cela. » conclu Paul.
Une moue renfrognée a remplacé son air hébété, il en a presque oublié ce pour quoi il est venu. Son estomac le rappelle très bruyamment à sa faim, Emile se met alors à dévorer le contenu de son bol. La sensation de la soupe chaude est comme de l’eau fraiche en plein été : salvatrice. Cette maigre collation redonne vie à ses doigts, fait tressaillir chacun de ses muscles. L’excitation l’emplit également, il sent sa force décupler, se sentant enjoué après tant de vide et d’errance. Une fois sa gamelle terminée, Emile se lève tel un soldat, salue ses amis et se dirige vers Elisabeth.
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ELISABETH
Lorsqu’Elisabeth a vu Emile dans la file qui serpente devant elle, elle l’a immédiatement reconnu. Ce garçon a vraiment un visage d’ange sous cette couche de poussière qui le recouvre et elle résiste difficilement à son sourire enfantin. Maintenant que la jeune femme le voit en pied, elle constate en revanche, que plus aucune couche de gras n’épaissit son corps, sans que cela n’entache manifestement sa bonne humeur, ni le fait qu’il soit séduisant. Sa colère matinale a alors définitivement fait place à un enthousiasme plaisant.
Le garçon rassasié se dirige vers elle, cette dernière observe du coin de l’œil sa venue, fascinée par cette jeunesse impulsive qui se moque des convenances. La façon dont il l’a interpelée la veille l’a grandement bouleversée. Emile s’était saisi de son bras et par ce geste anodin, lui avait ouvert son cœur. « L’aurait-il fait s’il avait su que je sentirais ses souffrances et cette solitude qui l’habite ? » Elisabeth ne regrette rien, car émergeant de ces sombres humeurs, c’est surtout son envie de liberté qui l’avait submergée, surement accentué par le discours dispensé. Mais si elle s’est permise d’en douter la veille, cette fois-ci, l’intérêt particulier qu’il lui porte n’est plus rhétorique. Les hommes tombent souvent sous son charme et lorsqu’ils lui plaisent également, Elisabeth sait jouer de ses atouts. Cela ne la dérange pas, au contraire. Elle a déjà quelques aventures passagères à son actif et est encore prête à en vivre de nouvelles, sans aucune honte. En le voyant se rapprocher, Lizie sait qu’ils nourrissent les mêmes espoirs et elle est déjà séduite par ses yeux rieurs.
« Emile, c’est bien ça ?
— Tout à fait madame, répond-il, au garde-à-vous.
— Peut-être pourriez-vous nous aider pour la distribution ?
— J’en serais honoré.
— Très bien, pourriez-vous nous chercher une nouvelle marmite ? Demandez à Lucien dans l’échoppe verte, là-bas, dit-elle en lui montrant du doigt la porte du restaurant.
— Je m’exécute chère madame. »
Emile se dirige vers l’échoppe au pas de course et en revient quelques minutes plus tard avec un énorme faitout dans les bras. Le garçon est si frêle, qu’ainsi chargé ses jambes devraient se dérober, mais il reste solide et ne vacille pas. L’homme qui sert la soupe procède à l’échange, Emile fait un nouvel aller-retour au restaurant et se reposte à côté d’Elisabeth.
« Alors jeune homme, comment se passe les choses à Montmartre ?
— Oh, vous vous en souvenez ? dit-il, ravi. Nous tenons bon, toujours prêts à nous battre, quel que soit l’ennemi. Nous ne flancherons pas madame.
— Bien. Savez-vous ce qu’il passe à Versailles ?
— Des rumeurs, voilà tout ce que nous recevons comme nouvelles.
— Appréciez-vous la politique ?
— Depuis peu, et de plus en plus, je dois bien l’avouer.
— Quel âge avez-vous, Emile ?
— J’ai vingt-deux ans madame.
— Bon, je vous prie d’arrêter les « madame », j’en ai suffisamment dans mon travail, et les Elisabeth aussi, Lizie suffira, dit-elle en lui saisissant le menton.
— Si vous le désirez, répond-il, éminemment troublé par ce geste. Allez-vous continuer vos interventions ? Celle d’hier soir était réellement passionnante.
— Je vous remercie, oui, en effet, ce soir j’ai été invitée à échanger avec plusieurs personnes, sur le sujet des droits de l’homme, voyez-vous.
— Vous voulez dire les droits de l’« heaume » ? dit-il, en souriant.
— Tout ceci est bien hypocrite, je vous l’accorde, dit-elle d’un ton complice, se retenant même de rire. Mais, en réalité, et ce sera notre secret, je tiens surtout à discuter avec eux des droits des femmes… Auriez-vous un autre jeu de mot à me soumettre pour démarrer mon intervention ?
— J’y réfléchirais, dit-il en baissant la tête. Vous savez, j’ai toujours beaucoup admiré les femmes comme vous.
— Les femmes comme moi ?
— Les femmes tout court, je présume.
— Et que vous apportent elles ?
— Je ne saurais le dire. Vous êtes solides et calme.
— Seraient-ce des valeurs qui vous font défaut ?
— Je pense être solide. Mais le calme manque dans le cœur de la plupart des hommes. Cela les rend cruels.
— Je ne peux qu’être d’accord. »
Elisabeth prend quelques secondes pour se ressaisir. « Ce garçon est vraiment spécial. » songe-t-elle.
« Bien, reprenons le travail, il nous reste à finir la distribution, nous pourrons, si vous le désirez, discuter par la suite. Je ne suis attendue qu’à seize heures pour dispenser mes cours.
— Avec un grand plaisir. » répond-il.
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EMILE
Emile retourne auprès du serveur afin de surveiller la gamelle et sa future relève. Son cœur bat la chamade, ses mains tremblent et ses intestins se nouent dans une douleur exquise. Cet échange qu’ils ont eu est au-delà de l’entendement. « Ai-je rêvé ? M’a-t-elle vraiment invité à passer l’après-midi en sa compagnie ? » Incertain, Emile trépigne, souhaitant voir les minutes s’égrainer comme des secondes, tournant autour des gens qui s’affairent, faisant presque les cents pas, n’étant plus maître ni de ses mouvements ni de ses pensées. Ses regards furtifs sont incessants, il se rapproche parfois afin d’effleurer sa robe du bout des doigts et si ces sentiments adolescents laissent présager des moments charnels, Emile ignore encore le chemin qu’il aura à emprunter pour la défaire de ses habits.
Alors que la distribution touche à sa fin, il regarde le banc où sont assis ses amis et est surpris de constater leur absence. Le garçon s’interroge sur leur départ, puis chasse cette question sans importance avant de se retourner vers Elisabeth.
« Madame Belland, avez-vous encore besoin de moi ?
— C’est Lizie ! Eh oui, j’aurai bien besoin de pensées inspirantes. Voulez-vous accompagner ma balade ?
— Je tâcherai d’être à la hauteur, dit-il, avec espièglerie.
— Nul besoin de vos efforts. » répond-elle en tournant les talons.
ELISABETH
Elisabeth glisse son bras autour de celui d’Emile et dans un regard complice, ils quittent la place de la mairie. Les deux heures suivantes sont réjouissantes, ils errent, se racontent, se découvrent, se rapprochent. Emile est spontané, intelligent, ses mots sont sincères et parlent de lui. Elisabeth fait de même, évoquant sa famille, son parcours, ses idéaux, mais il y a surtout tout ce qu’elle tait. Comme le halo vert qui entoure le jeune homme alors qu’il était orangé lors de leur première rencontre. Que cette nuance qui s’échappe de lui comme le font les parfums et qu’elle voit comme d’autres sentent, est rassurante. Elle se retient de lui dévoiler cette facette d’elle, repoussant ce moment à plus tard, lorsqu’il ne pourra plus trouver cela ridicule, quand son désir sera plus puissant que ses peurs. Là, si Emile ne fuit pas devant ces révélations, Elisabeth pourra peut-être lui dire qu’en plus de percevoir les humeurs des gens, elle peut savoir ce qui les tourmente. Pour l’instant, elle ne peut s’avouer aussi intrusive car en réalité, elle ne veut que ce qu’il accepte de lui donner. Surtout que ce garçon n’est pas menteur et qu’il se dévoile au-delà de ses attentes, avec une sagesse candide mais surtout sans hypocrisie. Cela la comble, le rendant encore plus séduisant.
Il est presque seize heures quand ils arrivent devant l’école de la rue Oudot où Elisabeth enseigne, marquant la fin de cet agréable moment. Les mots se font plus rares, les cœurs enivrés redeviennent lourds. Elisabeth se demande si elle doit le revoir, s’il faut emprunter ce chemin, sachant que lui le veut. S’il n’y avait rien autour d’eux, ni gens, ni ville, ni monde, elle s’allongerait là, nue et se lierait à lui. Son bas-ventre s’embrase et ce sera suffisant pour l’instant. Rien ne presse, le temps est toujours de bon conseil. « Voyons si les braises s’enflamment… »
« Je vais devoir vous laisser Emile, je vous remercie de m’avoir offert votre compagnie.
— Tout le plaisir est pour moi. Nous reverrons-nous ? » demande Emile plein d’espoir.
Elisabeth ne répond pas mais elle sourit, puis se retourne lui faisant un signe de la main et pénètre dans la maison qui fait office d’école mixte, seul endroit où les femmes peuvent enseigner. En tout cas, celles qui refusent de prêter serment à l’empereur. Dans les couloirs, les étudiants sont de plus en plus rares, nul besoin de s’en inquiéter, tout Paris se vide. Prenant une grande inspiration, Elisabeth rentre dans la salle de classe, seule une demi-douzaine d’entre eux sont là et ce ne sont que des garçons. Déroulant le cours qu’elle a si bien préparé, ses pensées ne sont que pour Emile, se remémorant leurs échanges, cherchant entre les mots qu’ils se sont dits quelques flatteuses subtilités.
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EMILE
Lorsqu’Emile retourne à Montmartre, l’agitation règne aux abords des barricades. Deux attroupements d’une quinzaine de femmes se sont formés. Il les connait, ce sont celles qui ne quittent jamais les canons et qui ont lancé l’alerte trois jours plus tôt, alors qu’en pleine nuit, les soldats de Versailles avaient tenté une percée. Sans elles, il n’y aurait plus rien à défendre aujourd’hui. Le garçon en entend une qui hurle en pleurant, cachée par d’autres qui se lamentent aussi. Son cœur est hameçonné par cette insupportable complainte qui l’attire comme s’il devait leur transmettre sa chaleur ou prendre la leur pour que cela cesse. Emile s’approche du groupe et voit Claire, au centre, qui berce le cadavre de son enfant. Le petit ne doit pas avoir plus de trois ou quatre ans, c’est difficile à dire tant son corps est décharné. Que pourrait-il bien dire ou faire de plus que ces femmes qui l’entourent et tentent de la consoler ? Rester là, être ce qu’il est, les porter en étendard, voilà son seul pouvoir. Si le jeune homme ne flanche pas, c’est grâce à cette puissance qu’elles dégagent, à leur infaillible courage, à l’intensité sans aucune pudeur de leurs pleurs.
Sa mère avait déjà eu du mal à l’élever seule mais la vie n’avait pas été aussi dure qu’ici. Emile ne prétend pas comprendre ce que cela coûte dans de telles circonstances, même si durant ces longues nuits froides, certaines se sont confiées à lui. N’est-ce pas Claire justement, qui lui avait avoué ne plus supporter de voir son enfant mourir de faim, justifiant ainsi sa présence au-dehors, tout simplement incapable d’affronter sa propre impuissance ? « Rentrera-t-elle chez elle dorénavant ? » Si ces femmes restent en première ligne, c’est qu’elles peuvent y faire quelque chose et s’y sentir utiles.
Le garçon s’en retourne, conscient qu’il n’est pas à sa place. À quelques mètres de là, un autre comité manifeste : « Femme ! Lève-toi ! Voter est notre droit ! » Elles ne sont pas nombreuses mais leurs voix résonnent, le message est limpide. Celles-ci n’arrêteront jamais de se battre, ne se tairont jamais car survivre pour revenir aux temps d’avant serait pire que de perdre cette vie miséreuse mais libre. Tous les jours cet hymne résonne en ces lieux, l’idée se propage et imprègne les murs.
Emile pense de nouveau à sa maman, décédée depuis presque cinq ans maintenant. Cette frêle femme lui a tout donné et a tout encaissé. À la maison, le commandement c’était elle, mais il n’est pas certain qu’elle aurait voulu en faire la démonstration sur un bulletin de vote. Une tendre tristesse traverse son corps, puis un amour intense le submerge réchauffant son cœur, bien plus intensément que n’importe quel bout de bois qui brûle. Pourtant, ce n’est qu’une pensée. Il reste là à les regarder, prêt à intervenir si quelque groupe d’hommes mal intentionnés cherchait à les faire taire. D’autres badauds regardent ce spectacle qui dure une bonne partie de l’après-midi, mais certains ont dans leurs yeux la curiosité malsaine que l’on réserve aux bêtes de foire.
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ELISABETH
Les deux heures de cours passent malgré tout et il est un peu plus de dix-huit heures lorsque Lizie sort de la salle de classe. Elle ne sourit pas, la tâche a été pénible pour toutes les personnes présentes. Se souvenant de son engouement pour l’école, Elisabeth s’interroge sur sa capacité à transmettre son savoir, les étudiants de la rue Oudot ne transpirant manifestement pas ce même état d’esprit. « Ont-ils senti que mes pensées étaient ailleurs ? » Dans le couloir, Louise Michel, la maîtresse des lieux, procède à des affichages.
« Louise, comment allez-vous ma chère ?
— Comme cela peut aller, avec toutes ces chameaux qui nous encerclent ! »
Ce langage châtié fait ricaner Elisabeth, mais Louise ne sourit pas. Comme à son habitude, elle est en colère et ne fera pas le moindre effort diplomatique. Elle attend qu’Elisabeth finisse de rire puis reprend de son ton sec.
« Quand vont-ils commencer à nous prendre au sérieux ?
— De qui parlez-vous ?
— Des hommes bien sûr ! Ne voyez-vous pas ?
— Est-il nécessaire de se mettre dans un tel état pour eux, chère amie ? Allons, respirez avec moi. »
Louise n’est pas une femme commode mais elles se connaissent depuis quelques années et s’apprécient beaucoup malgré son caractère peu docile. Lizie sait y faire avec les gens en colère, depuis toujours. Elle sait les apaiser en toute délicatesse, cela fait partie de ses aptitudes et présentement, sa patronne en aurait bien besoin. Elisabeth prend ses mains et l’observe, scrutant les plis qui se forment sur son front, portant son attention sur cette petite ride qui apparait entre ses sourcils quand l’agacement retrousse son nez. Là, s’échappant des pores de Louise, commence à apparaitre une vapeur rouge diffuse, stagnant ensuite à quelques millimètres de sa peau. Un mélange de colère et de frustration la pénètre par vague et c’est lorsqu’Elisabeth regarde leurs mains enlacées, qu’elle voit que la fumée recouvre ses propres doigts. Il est temps de faire ce qu’il faut.
La jeune femme ferme les yeux et s’imagine dans la bibliothèque de son père. Petite, c’était son refuge, la pièce la plus calme de la maison et c’est tout ce dont a besoin Louise à l’instant présent. Prenant le temps de remettre chaque livre à son exacte place, elle se remémore les convictions passionnées, les leçons silencieuses que ces gens d’un autre âge ont partagées avec elle. Dans cet endroit, même la mort n’existe pas, en ça tient le prodige. Le bruit des pages que l’on tourne est comme une respiration douce, une façon de mesurer le temps, sans horloge. Alors, Elisabeth tourne des pages imaginaires tandis qu’elle respire. Cette quiétude se propage le long de ses membres et lorsqu’elle infuse dans ses mains, la fumée rouge se résorbe, la colère et la frustration se dérobent. Chaque expiration chasse un peu plus la brume qui est de nouveau aspirée par la peau de Louise. Cette dernière est hagarde, Lizie observe son visage qui est marqué par les rides autour des yeux et sur son front. Le halo a complètement disparu, la colère aussi. Subitement, son amie la dévisage.
« Venez avec moi ma chère, il m’est venu une idée et j’ai quelque chose à vous montrer ! »
Elisabeth, amusée, la suit dans le couloir jusque dans la petite pièce réservée où la directrice règle ses affaires. Sur le bureau est posé un tas de feuilles aussi haut que la lampe à huile qui se trouve à côté. Lizie sent la main de Louise se poser sur son épaule, elle quitte alors des yeux la pile de papier pour se retourner vers son amie en quête d’explications. Un halo diffus l’entoure de nouveau, il est vert, comme pour Emile un peu plus tôt. Rien dont il ne faille se soucier. Louise attrape la feuille du dessus et la secoue avec excitation sous le nez d’Elisabeth.
« J’ai retrouvé ce trésor au cours de mes recherches, le connaissez-vous ? »
La jeune femme saisit le document et se met à lire l’entête à haute voix.
« La déclaration de la femme et de la citoyenne ? J’en ai entendu parler mais je n’ai jamais eu l’occasion de l’étudier.
— Notre chère Olympe a effectué un travail formidable et vous savez quoi ? Ils lui ont ri au nez ! C’est un miracle que ce document existe encore ! Voici donc mon idée : nous allons leur rappeler qui elle fut ! Que diriez-vous de coller ces affiches sur tous les murs de Paris ?
— Avons-nous seulement le droit ?
— C’est bien cela le problème ma chère ! Je pense qu’il est temps d’arrêter de demander la permission. Ne voyez-vous pas que nous créons nos propres limites ?
— Si, probablement. » répond Elisabeth, manifestement troublée par cette réflexion.
La fascination qu’elle éprouve pour cette femme vient encore de monter d’un cran, songeant alors : « Elle est bien plus libre que moi… » Il y a parfois des points de vue qui dérangent et lorsque les barrières tombent, il faut alors tout réorganiser. Lizie accueille cela avec gratitude et engagement, mettant en pratique cette nouvelle leçon avec empressement.
« Maintenant ? demande-t-elle à Louise.
— Maintenant ! » répond cette dernière avec excitation.
Son amie arbore un sourire espiègle inhabituel. Elisabeth fait mine de réfléchir, se demandant si tout cela est bien sérieux, mais l’envie de désobéir est trop forte et celle de faire plaisir à Louise également. Une autre pulsion qu’elle s’interdit de réfréner s’invite. La jeune femme prend alors congé en promettant de revenir très vite, sort de l’école et se met à courir sur deux rues, direction Montmartre, dans l’espoir de trouver Emile. La nuit est déjà tombée, elle est presque sûre de savoir où il se trouve. Là, au coin de la rue Gabrielle, Lizie le repère, posté sur une barricade. S’approchant par derrière, elle met la main sur son épaule et lui demande :
« Vous voulez vivre une grande aventure ? »
Emile, surpris, se retourne et l’accueille avec un sourire plein de tendresse.
« Une aventure ?
— Venez avec moi ! Ce soir, nous allons changer le monde ! Et j’ai quelqu’un à vous présenter.
— Vous allez discuter des droits de l’homme ? dit-il en lui faisant un clin d’œil.
— Non mieux que cela. Venez ! »
Elisabeth sent son envie de l’étreindre, elle dépose alors sur sa joue un tendre baiser puis attrapant sa main, relève le garçon pantois dont les joues ont rougi. Ils font le court trajet jusqu’à l’école où Louise les attend. À ses pieds se trouve une petite brouette en bois usée par les années, qui contient les affiches, des pinceaux et un seau contenant de quoi les coller. Elisabeth présente Louise à Emile qui arbore un sourire ébahi, tandis que cette dernière semble déçue de devoir partager son amie, son visage s’est refermé.
« On a toujours besoin de bras en plus, non ? » lui adresse Elisabeth, en guise de consolation.
Louise acquiesce, plus pour passer à la suite que pour valider l’argument, puis leur explique que l’idée est de les coller jusqu’au quartier de Saint-Michel et qu’à leur retour la brouette devra être vide. Les deux tourtereaux se regardent, la jeune femme retrousse ses manches et attrape un premier paquet de feuilles, Emile prend la brouette, Louise le pinceau et le seau. Ils s’avancent dans les rues de Paris et collent les affiches par cinq, les unes à côté des autres, cherchant les rares espaces vides qui attireront l’œil. Au bout de quelques minutes, le garçon dans un murmure, questionne Elisabeth sur le document qu’il ne parvient pas à déchiffrer. Elle lui explique, masquant sa surprise devant cette confidence. La jeune femme repense pourtant à l’abnégation qui transpirait dans ses mots au cours de leur balade et songe que si Emile n’a jamais rien lu, il a donc forgé cela à ses dépens, s’interrogeant alors : « Qu’est-il arrivé à ce garçon ? » La brouette n’est plus qu’à moitié pleine quand, au détour d’une rue, le trio se retrouve dans une ruelle sale et sombre. Ici les murs sont nus comme si personne ne passait jamais.
« Cet endroit ne me dit rien qui vaille ! énonce Elisabeth.
— Allons, gardez vos peurs pour vous, et puis, vous nous avez ramené un jeune homme vaillant. » rétorque Louise qui force son ironie.
Ils pénètrent dans l’allée et commence le collage en silence, restant à l’affut d’un supposé danger. Rapidement, Lizie perçoit des voix qui se rapprochent sur sa droite. Scrutant l’angle de la rue plus bas, quatre hommes apparaissent, ils se raillent bruyamment et se poussent les uns les autres. La jeune femme averti Louise, absorbée dans sa tâche, en lui tapotant le bras. Cette dernière tourne la tête, tout en plaquant son affiche sur le mur. Elisabeth regarde Emile qui se trouve sur leur gauche, constatant que son attention est déjà fixée sur eux. Le garçon s’avance et se met devant elles, en protection. L’un des hommes s’approche et lui assène une poussette.
« Qu’est-ce qui vous prend ? s’adresse Emile à ce dernier.
— Qu’est ce qui me prend ? Qu’est-ce que vous faites là, toi et tes bonnes femmes ?
— Cela ne vous regarde pas ! »
Le provocateur s’approche de la brouette et prend quelques affiches avant de se retourner vers ses acolytes.
« Qui sait lire ? » demande-t-il en riant, manifestement ivre.
Elisabeth se rue sur lui et attrape son bras le forçant à lui faire face, arrachant au passage les affiches de ses mains. Puis furieuse, elle s’exclame.
« Qui vous a demandé d’y toucher ? »
Les yeux du soulard s’assombrissent, les trois autres se postent juste derrière lui. Ils s’observent quelques secondes, Lizie refuse de baisser les yeux. Soudain, il empoigne sa gorge des deux mains et la plaque contre le mur de pierre. Des pores de l’homme s’échappe une fumée pourpre et cela la terrifie. À présent, l’air se fraye difficilement un chemin jusqu’à ses poumons, la peur vient nouer ses intestins. Elisabeth regarde les trois hommes restés en arrière, implorant silencieusement leur aide, pendant que ses mains tentent d’arracher celles qui s’agrippent à son cou. Sa vision doit s’être troublée car une corde nouée pend au niveau de chacun de leurs cols, en guise de cravate et son agresseur aussi l’arbore. La suivant de ses yeux exorbités, la corde retombe au sol et zigzague entre les pieds des trois autres. Derrière eux, elle perçoit une forme qui se dissimule dans leurs ombres, la jeune femme émet un râle qui parfait l’horreur de la situation. Elle cherche à reprendre son souffle mais les mains étreignent sa gorge de plus en plus fort. Là, dépassant du plus grand, Elisabeth voit une bête se redresser lentement, révélant sa gueule qui lui adresse un sourire presque humain. Ses yeux sont d’un jaune délavé, des écailles noires recouvrent son corps, son museau est allongé et ses dents acérées. La créature s’apparente à un lézard qui ne cesse de se déployer, faisant maintenant la taille de deux hommes et se tenant debout comme eux. Lizie ne cherche plus son souffle tant la terreur la pétrifie.
« Douce enfant… » siffle le reptile à son attention.
Une langue fendue en son bout s’échappe par à-coup de sa bouche. Il relève une main humaine grotesque, pourvue de doigts palmés se terminant sur de longues griffes fourchues dans laquelle sont retenues les quatre cordes, la jeune femme est tétanisée. Le poivrot est toujours en train de l’étrangler, un filet de bave répugnant s’écoule de sa bouche et l’odeur d’alcool se mêle à son haleine putride. L’estomac d’Elisabeth se soulève, son abdomen est pris de convulsions. « Quitte à vomir, autant l’en faire profiter ! » Elle attrape l’homme par les épaules mais ce qui sort de sa bouche pour se déverser dans celle de l’ivrogne est invisible, à croire que rien ne se passe. Pourtant, il se fige et desserre légèrement son emprise. L’air passe de nouveau jusqu’aux poumons de la jeune femme. La créature se met à gémir et se courbe, ses yeux jaunes s’écarquillent sous l’effet de la surprise ou bien de la douleur. Puis tirant d’un coup sec sur les cordes qu’elle tient, comme on tire sur la laisse d’un chien, les quatre hommes sont projetés en arrière et celui qui l’étranglait tombe violemment à la renverse, avant de poser une main sur son cou et de regarder abasourdi derrière lui, ses compères qui sont tous en train de tousser. Il jette un dernier regard craintif à la jeune femme et s’enfuit en courant suivi de près par ses acolytes. La bête a disparue. Lizie se laisse tomber le long du mur et prend de grandes inspirations bruyantes. Louise et Emile se précipitent vers elle, qui, entre deux toussotements tente de les rassurer.
« Je vais… bien. »
Sa gorge brûle, sa voix est râpeuse.
« Je vais bien… mais je pense que je vais rentrer chez moi… si cela ne vous dérange pas. »
Louise acquiesce, son regard est compatissant.
« Eh bien, on peut dire que vous en avez dans la culotte ! » lui adresse-t-elle fièrement, lui proposant sa main afin qu’elle se relève.
Ne leur laissant pas le temps de demander des explications, la jeune femme se dirige vers Emile, le prend dans ses bras et lui offre son premier baiser, un baiser tendre et réconfortant. Elle ne fait pas ça pour lui, c’est elle qui en a besoin.
« Je serais au café Procope demain vers treize heures. Veux tu m’y retrouver ? »
Le garçon acquiesce, béat. Elisabeth prend sa main, il se pare d’un halo d’amour. L’amour, c’est jaune. Louise les épie jalousement. « Que puis-je bien y faire ? » Lizie prend maladroitement cette dernière dans ses bras avant de prendre congé, évitant les ruelles sombres et marchant d’un pas rapide jusqu’à son domicile. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas croisé la route d’une telle créature et c’est même la première fois qu’on l’agressait de la sorte. En cette soirée, Paris vient de changer de visage tarissant son sentiment de sécurité, levant le voile sur une certaine naïveté. « Tout demeure jusqu’à ce que tout change ! ». Cette pensée résonne jusqu’au perron de sa maison. « Allons dormir, demain tout ira mieux. »
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