La chèvre de monsieur Seguin avait-elle des rayures ?



  • La chèvre de monsieur Seguin avait-elle des rayures ?

    5f970ca328734 bpthumb max mis à jour Il y a 1 mois 1 Membre · 1 Publier
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    24 septembre 2020 à 9 h 34 min

    “La chèvre de Monsieur Seguin

    M. Seguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres. Il les perdait toutes de la même façon :
    un beau matin, elles cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les
    mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. […]

    M. Seguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais il ne savait pas ce que
    c’était… Un matin, comme il achevait de la traire, la chèvre se retourna et lui dit dans son patois :

    « – Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne.

    – Ah ! mon Dieu ! Elle aussi ! » cria M. Seguin stupéfait, et du coup il laissa tomber son
    écuelle; puis, s’asseyant dans l’herbe à côté de sa chèvre :

    « Comment, Blanquette, tu veux me quitter ! »
    Et Blanquette répondit :

    « Oui, monsieur Seguin.

    – Est-ce que l’herbe te manque ici ?

    – Oh ! non ! monsieur Seguin.

    – Tu es peut-être attachée de trop court, veux-tu que j’allonge la corde ?

    – Ce n’est pas la peine, monsieur Seguin.

    – Alors, qu’est-ce qu’il te faut ? qu’est-ce que tu veux ?

    – Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.

    – Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu’il y a le loup dans la montagne… Que feras-tu quand il
    viendra ?

    – Je lui donnerai des coups de cornes, monsieur Seguin.

    – Le loup se moque bien de tes cornes. Il m’a mangé des biques autrement encornées que toi…
    Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était ici l’an dernier ? une maîtresse chèvre, forte et
    méchante comme un bouc. Elle s’est battue avec le loup toute la nuit… puis, le matin, le loup l’a
    mangée.

    – Pécaïre ! Pauvre Renaude ! … Ça ne fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la
    montagne.

    – Bonté divine! … dit M. Seguin ; mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes chèvres ? Encore une
    que le loup va me manger… Eh bien, non… je te sauverai malgré toi, coquine ! et de peur que tu
    ne rompes ta corde, je vais t’enfermer dans l’étable et tu y resteras toujours. »

    Là dessus monsieur Seguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont il ferma la porte à
    double tour. Malheureusement, il avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il le dos tourné, que la
    petite s’en alla.
    […]
    En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. Vers le milieu du jour, en
    courant de droite et de gauche, elle tomba dans une troupe de chamois en train de croquer une
    lambrusque* à belles dents. Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la
    meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs furent très galants…
    Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c’était le soir.
    « Déjà! » dit la petite chèvre ; et elle s’arrêta fort étonnée. En bas, les champs étaient noyés de
    brume. Le clos de M. Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait
    plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait, et
    se sentit l’âme toute triste… Un gerfaut*, qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant. Elle
    tressaillit… puis ce fut un hurlement dans la montagne :
    « Hou! hou ! »
    Elle pensa au loup ; de tout le jour la folle n’y avait pas pensé…

    Au même moment une trompe
    sonna bien loin dans la vallée. C’était ce bon M. Seguin qui tentait un dernier effort.
    « Hou ! hou !… faisait le loup..
    – Reviens ! reviens !… » criait la trompe.
    Blanquette eut envie de revenir ; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa
    que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester.
    La trompe ne sonnait plus…
    La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l’ombre deux
    oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient… C’était le loup.
    Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant la petite chèvre blanche et la
    dégustant par avance. Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas;
    seulement, quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment.
    « Ha ! ha ! la petite chèvre de M. Seguin » ; et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines
    d’amadou*.
    Blanquette se sentit perdue… Un moment, en se rappelant l’histoire de la vieille Renaude, qui
    s’était battue toute la nuit pour être mangée le matin, elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se
    laisser manger tout de suite ; puis, s’étant ravisée, elle tomba en
    garde, la tête basse et la corne en avant, comme une brave chèvre de
    M. Seguin qu’elle était… Non pas qu’elle eût l’espoir de tuer le loup, –
    les chèvres ne tuent pas le loup, – mais seulement pour voir si elle
    pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude…
    Alors le monstre s’avança, et les petites cornes entrèrent en danse.
    Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix
    fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup à reculer pour
    reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin
    de sa chère herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine… Cela dura toute la nuit.
    De temps en temps la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair, et elle se
    disait :
    « Oh! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube… ? »
    L’une après l’autre, les étoiles s’éteignirent. Blanquette redoubla de coups de cornes, le loup de
    coups de dents… Une lueur pâle parut dans l’horizon… Le chant du coq enroué monta d’une
    métairie.
    « Enfin! » dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir ; et elle s’allongea par
    terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang…

    Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.”


    Souvent, je me sens comme Blanquette, attiré par le monde, l’ailleurs, même si je sais que je perdrais tout à le rejoindre, tant pis, il faut que j’essaie. Je n’ai pas encore cassé ma corde, peut-être un jour, et je rencontrerai plein de loups, et un finira par m’avoir… Quelque part ça vaudrait peut-être le coup.


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